3 cafés, III

PARTIE III (gros chantier)

« Il m’a dit t’avoir trouvée au milieu de la salle de travail, allongée sur un lit médicalisé. » C’est ainsi que j’ai commencé à rapporter à Élodie le récit de son ex-mari. Quand j’étais arrivée chez elle, je n’avais aucun doute sur le fait qu’elle était au courant de mon travail de fouine. Il s’est plaint de ne pas avoir pu s’approcher tout de suite. Qui lui avait dit ? Ça s’agitait autour. Ce soir-là, la tension dans le salon était telle que je n’envisageai même pas de m’approcher d’elle pour l’embrasser. On s’apprêtait à t’installer une péridurale. Elle était assise derrière sa table basse. Il t’a entendue protester. Sur son zafu lilas. On t’a répondu que ce n’était pas optionnel. Elle sirotait tranquillement une tisane. Puis on t’a fait asseoir. En m’attendant. Tu n’as plus rien dit le temps de la manipulation. Tu regardais par terre d’un air indifférent. Tu n’avais pas l’air effarée. Ce serait à moi de commencer. Tu savais de quoi il s’agissait. Ce qu’on te faisait, tu l’avais déjà vécu pour ton premier accouchement. On t’avait alors laissé le choix. Lui se souvenait de la taille de l’aiguille. Mais tout l’impressionnait. Le dispositif : les machines, les tuyaux et les allers et venues ; les airs affairés, les scalpels, les crocs et les bassines. Alors que toi, m’a-t-il dit, tu as toujours aimé les salles d’opération. As toujours attendu dans les couloirs des urgences avec sérénité et indulgence malgré l’attente qui souvent n’en finit pas. Tandis que Maxime – m’entendre prononcer ce nom la fit légèrement sursauter – tuait le temps avec ton téléphone portable avant que ne soient pris en charge sa main enflée, sa lèvre ouverte ou sa cheville tordue. Elle était un peu plus tendue encore. Tu pouvais regarder des heures durant le personnel au travail. Vers moi je crois et mes paroles. Écouter ce qu’il se disait en passant en vitesse. L’agacement et les blagues potaches. Aimé les infirmières. Fait confiance aux médecins. Et plus que tout, lui as-tu dit souvent, admiré les gestes sûrs des sages-femmes. Lorsque l’anesthésiste s’est arrêté derrière toi, à sa demande tu as arrondi ton dos nu. Tu n’as pas cillé au contact de la compresse, pas davantage lorsqu’il a cherché l’espace entre les deux vertèbres de ses doigts de latex. Planté l’aiguille. Installé le cathéter droit comme un i. Lui a vu le tube te sortir de l’échine. Il a dit que tu n’as pas plus réagi, une fois injecté l’analgésique. Il ignorait si tu sentais le liquide froid te couler sous ta peau. Longer ta colonne vertébrale et se jeter dans tes veines. Dans tes marbrures internes. Ce travail terminé on t’a à nouveau installée sous le drap. L’anesthésiant continuait son action. Mes jambes, as-tu dit, l’air soudain étonnée. Je ne les sens plus. Non, fascinée. Il a dit fascinée. Une infirmière est venue vers lui. Elle a dû insister et il a saisi une chaise. Il s’est assis derrière toi, un peu de biais. Son visage frôlaient tes cheveux. Tu lui as pris la main. Vous avez attendu ensemble en cherchant vos phrases. Lancé la description de ce que vous aviez sous les yeux, posé quelques questions dont les réponses vous indifféraient, échangé des informations déjà sues de chacun et des banalités. La grande porte automatique s’est ouverte. C’était la chirurgienne. Elle avait fait ça toute seule. Tout le monde s’est tu. Une sage femme aussitôt est partie chercher au fond de la salle un portant sur roulettes au rideau accroché. Elle trottait. Il était bleu azur. Elle l’a placée juste au-dessus de toi au niveau de la taille. Un autre portant à toile plus verte a été placé devant la fenêtre, obstruant d’un coup une bonne part de la fenêtre. Il faisait un angle droit avec le lit médicalisé. La salle s’en est trouvée comme métamorphosée. De grande et vide, elle est devenue petite et dense. L’air, olivâtre. Pendant ce temps toutes les femmes en présence s’étaient rassemblées de part et d’autre de ton bassin. Soudain donc plus personne. Ou plus exactement : tout le monde côté jambes, invisible. De l’autre côté du rideau. Pour toi et lui la vue était imprenable. Littéralement. Comme un ciel en tissu et son panorama artificiel, uniforme. Morne aussi mais tu as dit Mieux vaut quand même ce rideau bleu que l’autre anis. On a été chanceux. Il a répondu Question de point de vue. C’était le cas de le dire. Ajouta qu’on aurait pu tant qu’à faire vous coller des lunettes recouvertes d’une fine pellicule fluo, de celles qui changent de couleur au moindre mouvement. Tu as renchéri. Un casque 3D pour explorer la jungle et les abysses ça aurait eu de la gueule. Une vue de biche dans un pré t’aurait bien plu aussi. Ah oui comme dans Soleil vert. Voilà, histoire de donner le ton. Mais non c’était l’hôpital public un voile ferait l’affaire. Du viscose en guise de champ de bataille, pour dissimuler le carnage qui avait lieu à l’autre bout du corps. Et peut-être aussi, surtout, et inversement, épargner au peloton des femmes à la tâche le cinéma qui se jouait plus haut. Entre lui et toi. Ici tu n’étais plus qu’un tronc à deux têtes. Là-bas on séparait les êtres. Et pour cela d’abord. D’abord il fallait. Il fallait bien. D’abord il faudra nous allons procéder. Nous sommes sur le point, dirent-elles m’a-t-il dit nous commençons. Nous sommes en train ça y est c’est terminé. Nous avons injecté. Plus tard a-t-il ajouté. Plus tard lui as-tu dit. Tandis que le pouce enfonçait le piston et que le liquide trouvait un chemin dans ton ventre pas plus que tu n’as vu tu n’avais rien senti. En toi aucun organe n’a vacillé, pas plus que ta respiration. Tout est resté inflexible. Comme métronométré. Puis soudain c’était fait. Fracas de l’inox déposé sur un plateau. Madame Monsieur : son petit cœur s’est arrêté. Lui à ces mots les larmes lui sont montées. Il a crié Quoi c’est tout au creux de ton oreille. Alors, c’est cela qu’on fait.

Partie I

Partie II