3 cafés, II

(texte en friche)

PARTIE II

S’il faut identifier dans toute cette affaire un événement, c’est bien la transmutation progressive de l’addiction en obsession. Qu’une addiction génère une obsession n’a a priori rien d’étonnant. Mais encore à ce jour, presque une décennie après ma rencontre d’Élodie, c’est la nature de l’obsession qui me paraît contenir en son sein quelque chose d’anormal. L’obsession, déjà déviance en soi, a ensuite déraillé. Comme si sans que je puisse rien faire un monstre lové au creux de ma monomanie avait grandi pour finir par manger tout le reste. Je serais bien incapable de dire à quel moment exactement une telle créature est apparue, peut-être au tout début mais alors elle était encore sourde et discrète je n’ai rien remarqué. Ou bien plus tard, quand une pulsion soudaine m’a fait mettre mon nez dans un bête dossier administratif qui ne me regardait pas. Ce qui est certain, c’est que lorsque j’ai vu, il était, inscrit noir sur blanc le nom de l’ex-mari et que j’ai mémorisé, déjà, presque malgré moi l’adresse, trop tard. Une adresse à deux pas. Située en plein centre de la ville. Offerte à ma curiosité. Ma curiosité maladive. Ces pièces constituaient à elles seules une histoire, une vraie, pas des bribes seulement mais qui tenait la route. Une histoire qui avait eu lieu à quelques rues de l’appartement où je venais de passer la nuit. Une histoire dont Élodie avait été partie prenante. L’histoire d’Élodie. Comprends-tu ? Or cette histoire s’était fendue. Il y avait une brisure quelque part. Un avant un après. Et quelque chose manquait. La brèche se mit à me tarauder. Elle devint une béance. Je ne peux me l’expliquer autrement : cette obsession soudaine pour le passé – non : un élément du passé – d’Élodie prenait la place d’une autre que j’avais du corps d’Élodie. De son corps au sens large. Que j’avais du fait qu’il puisse – qu’Élodie puisse – exister. Cette obsession pour un passé manquant cachait celle que j’avais pour sa présence. Sa présence au monde. Car son être de chair et de sang qui était tout le contraire de l’épure d’un souvenir me manquait tout autant, voire encore davantage, que tous les trous dans son histoire réunis. Ce manque-là, d’Elodie en tant que corps, que corps contemporain du mien, palpitant, ne me quittait jamais tout-à-fait. Elle me manquait quand nous étions séparés. Elle me manquait tout autant quand nous étions ensemble. C’est-à-dire qu’elle me manquait quand nous étions accompagnés. Quand d’autres se mettaient entre nous. Elle me manquait quand nous étions seuls. Je veux dire tous les deux. Dans la même pièce. Si je la prenais dans mes bras la douleur continuait à me brûler. Quand je lui parlais aussi. Lorsque j’étais en elle. Même en plein bonheur je ressentais toujours une tristesse lancinante. Très légère cependant. Elle ne me quittait pas. La faille m’usait. Elle m’érodait le coeur. Je devais vivre avec. L’épreuve durait. Elle était rude. Il est possible c’est ce que j’ai pensé ensuite, que mu par une sorte de réflexe de survie, tout mon être ait préféré au puits sans fond qui me séparait d’elle l’énigme de son divorce. Cherché ainsi à se sortir du bourbier. Échapper à la torture amoureuse qui me rendait si fébrile. Perpétuellement inquiet. Me martelait dans un coin de la tête que je l’avais perdue tandis qu’elle était là, devant moi, à me sourire de toutes ses grandes dents saines. Élodie ma ligne de fuite. Élodie l’horizon. Mon amour déjà mort. Peut-être tout simplement n’avais-je pas les épaules pour porter tout ça. Mais quoi qu’il en soit, en passant à l’obsession du passé de la femme plutôt qu’à celle de la femme elle-même, que je ne posséderais jamais, jamais assez du moins, j’ai trouvé à la fois le trou à creuser et l’os à ronger. J’avais un peu de répit. Il faudrait enquêter.

[…]

REPRISE

Le premier jour j’allai à l’adresse indiquée sur le document de l’hôpital. Je m’avançai jusqu’à un grand immeuble en vieille pierre et me posai devant l’interphone. Par chance il y avait bien parmi la petite dizaine des noms inscrits un certain S. Fossaert. Il vivait toujours là, trois ans après l’IMG et sa rupture avec Élodie. J’y pensai mais décidai de ne pas sonner. Je n’avais aucune raison de lui parler. Rien à lui dire. Cependant l’envie de le voir me grattait. Ne serait-ce que pour savoir à quoi il ressemblait. Quelle était son allure. À quel point Élodie avec moi aurait donc perdu aux changes. Je traversai la route pour prendre le temps de regarder la façade. Me postai contre le grillage du petit parc en face. Alors que la journée de travail n’était pas finie pour la plupart des gens, que le parc était vide, le soleil commençait à décliner légèrement. Rares étaient les lumières allumées dans ces grandes pièces hautes et aux fenêtres immenses. Tout semblait calme, immobile à l’intérieur, tandis que dehors la circulation était dense. La rue grouillait de monde. J’étais venu sans plan d’action. Le désir de voir ce type ne diminuait pas. Je restai ainsi quelques temps. Reçus un texto d’Élodie me demandant si je la rejoindrais ce soir. Partis les mains dans les poches. Le téléphone chauffait le creux de ma paume.

Je revins deux jours plus tard à la même heure. Avançai à nouveau jusqu’à la grande porte mais cette fois appuyai du bout de l’index sur le bouton de la sonnerie de Fossaert. Sans hésitation. Silence. Sonnerie. Silence (personne ne répondait, personne n’était là-haut). Je sortis de ma poche un rouleau de scotch et une petite bande de papier avec lesquels je fis du découpage puis un peu de collage en insistant bien sur les bords latéraux pour cacher solidement le nom. Je retournai cette fois à ma voiture que j’avais réussi à garer à distance convenable. Attendais en écoutant le début d’un podcast sur Richard Stallman. Puis un peu d’électro-hip-hop. Puis la suite de l’émission. Arrêtai un moment. Puis sa fin. Pendant ce temps-là je vis entrer dans l’immeuble en tout et pour tout six personnes. Deux hommes d’une soixantaine d’années qui échangeaient doucement quelques mots dans ce qui ressemblait à un bain de routine ; une jeune femme en tailleur un peu forte et très pressée ; une autre entre deux âges, petite, très brune, perchée sur de hauts talons rentrant avec son petit garçon ; puis une adolescente androgyne, blafarde sous sa capuche noire, qui arriva en skate et le ficha pile sous son aisselle avec une fluidité, comment dire une fluidité au moment même où elle posait le pied sur la première marche du perron. Aucune réaction particulière en pianotant sur le digicode situé juste sous l’interphone. Comme elle, tous étaient entrés sans traîner dans la cour de l’immeuble. Peu avant 19h la rue était éclairée par les lampadaires et les lumières des magasins se crevant doucement de leur clientèle, ceux déjà délaissés et dont la porte vitrée avait été verrouillée de l’intérieur. Les vendeuses faisaient les comptes en caisse dans ce silence nouveau, d’autres repliaient les vêtements, allaient et venaient comme des ombres pour redonner de l’ordre aux lieux avant de pouvoir, toute trace de la journée enfin effacée, les quitter. Soudain je vis un homme arriver devant la porte de l’immeuble. Vêtu d’une courte veste en cuir brun, il était de taille moyenne, assez épais. Pas gros pour autant. Il avait l’air plutôt en forme. Se tenait droit. Son torse bombé un peu trop en avant se mouvait sans précipitation. Ses épaules surtout paraissaient larges sous son blouson plus cintré à la taille. Ses cheveux courts poivre et sel finissaient en ondulations légères. Son visage quoique mal éclairé paraissait jeune. Je distinguais des pommettes larges et hautes, un cou rentré qui s’élargissait beaucoup à sa base. L’ensemble dessinait comme une architecture. Il n’était pas vilain. Leva le bras vers le digicode. Le laissa quelques secondes en suspens. Monta encore les doigts. Se mit à arracher le papier collé, dont seuls quelques petits bouts venaient. Il défrichait avec véhémence, assez pour m’assurer qu’il se sentait personnellement contrarié par ce bricolage inexpliqué, cette présence qui retirait, qui effaçait son nom et avait comme pris sa place en son absence. À présent son nez touchait presque l’interphone. Je l’imaginais fronçant les deux sourcils. Une ride au milieu pointant l’arête de son nez grec. Pour ôter tout-à-fait le morceau de papier sous ses multiples couches d’adhésif, il dut poser un sac de courses en épais papier brun qu’il tenait d’une main, ainsi que de l’autre, la laisse au bout de laquelle attendait immobile une masse structurée. Nerveuse. C’était un boxer. Il gardait la gueule de profil, imperturbablement tendue, éperdue vers le dos de son maître tandis que son train arrière, solide, lourd, campait sur la première marche du perron. L’homme se retourna nerveusement et chercha un indice des yeux, une connaissance, un individu louche ou un copain farceur, qu’importait sans doute sinon de quoi donner une explication juste un début mais rien, pas même moi, qui enfoncé dans le fauteuil de ma voiture ne semblais pas prêter attention le moins du monde à ce qu’il pouvait bien trafiquer. Car si j’étais assez près pour saisir d’un coup d’œil sa silhouette et ses gestes, je me tenais suffisamment éloigné pour pouvoir le regarder faire tout en dirigeant mon visage vers un autre point de focale. Je le sentais fulminer. Mes pupilles quant à elles lui restaient invisibles. Il n’avait pas accès à leur orientation, j’étais libre et jouissais pleinement de l’observer en douce.

Au point d’y prendre goût et je recommençai. Pendant plusieurs semaines. M’appuyai sur l’heure que j’avais établie de son retour pour deviner le reste, pour tirer le fil de ses allers et venues, tenter d’autres horaires et d’autres jours, essayer d’autres formules, et ainsi peu à peu tisser la toile de ses habitudes jusqu’à le cueillir parfois au petit matin, en soirée plus tard mais le week-end, le suivre de loin la plupart du temps, plus rarement me risquer à le croiser sur le trottoir, et alors, laisser une seconde mon regard dans le sien ou bien garder le nez dans mon col de manteau, sur mon téléphone, puis au moment de l’approche me mettre à lorgner le bord de son épaule comme s’il était parfaitement transparent. Nous pouvions être voisins de quartier. S’il m’avait repéré c’était la seule explication. Le jour où j’aurais le courage de faire la file derrière lui dans sa boulangerie préférée je me promis que je le saluerais. Je n’en eus pas besoin. Les circonstances trouvèrent d’elles-mêmes une occasion de se repaître à mon audace et à mon amusement, mon envie de savoir quoi au juste, je l’ignore encore mais savoir davantage. Une incidence, plus exactement, tout en faisant grandir ma curiosité me fournit le moyen de la satisfaire. A moins que ce ne soit ma patience qui seule payât. Ma patience mon audace donc. Ma patience, mon audace ou mon désœuvrement. Je fus en conclusion récompensé de mon ennui. Emporté par le flux du hasard et des nécessités une occasion m’échut de rencontrer cet homme. Je m’étais réfugié dans le Mac Do qui faisait l’angle en face par un jeudi matin et frais. Sirotais un café allongé dans un verre en carton. Il sortit. N’avait plus de laisse mais tirait tout de même gentiment derrière lui plus qu’il ne le tenait un petit garçon et plus précisément le petit garçon à la petite brune en talons. Ainsi donc supputai-je ces trois-là plus le chien s’étaient-ils constitués en foyer. Un ménage assez frais : moins de trois ans. Il avait pris en charge cet enfant. Allait le déposer à l’école. Je les suivis. Vis où l’enfant apprenait. Où Fossaert bifurquait ensuite, et bifurquerait toujours le matin, s’avéra-t-il, une fois seul, à savoir les quatre jours ouvrables sauf mercredi plus le dimanche de 7h45 à 10h15 douche comprise : à FitnesStrong, salle de sport et de musculation, surface trois cents m2, deux étages un sous-sol, capacité de cent quarante-six personnes, située à sept cents mètres de l’établissement scolaire et que le lieu de vie commun distançait d’un kilomètre deux cents, de même qu’il distançait de cinquante mètres la boulangerie préférée et le marché idem – bien que tous deux en sens opposés -, de trois cent cinquante l’arrêt de tram qui menait au travail moyennant un changement porte de N.., de deux kilomètres cent la grande aire de jeu du dimanche après-midi mais de vingt mètres à peine le petit parc en face, avec son mini toboggan rouge, ses deux balançoires, sa pelouse écorchée, son araignée en cordes.

Deux séances hebdomadaires, il n’en faudrait pas moins. Le mardi le jeudi. Impossible le dimanche : j’étais au lit avec Élodie. En semaine, si on m’attendait au bureau je décalais, adaptais mes horaires de façon à toujours pouvoir le croiser. J’agissais somme toute comme du temps de la filature. Avec cette fois des contraintes plus régulières. Me cantonner à la salle serait même plus pratique. Après tout. Mon dos en avait bien besoin. Je pris un abonnement de trois mois. Il n’en fallut pas plus.

[…]

REPRISE

Je lui tins la porte, elle s’engouffra. Fit quelques pas puis s’arrêta une seconde pour observer l’espace qui s’ouvrait devant elle. Pourtant elle choisit la première table disponible, située tout à droite, dans ce qui ressemblait encore à un couloir juste avant l’échancrure vers la grande salle et ses tables en quinconce. Et comme si elle n’était pas assez à l’étroit, elle s’installa sur une chaise mise légèrement de biais, encore à droite, de l’autre côté de la table. Ainsi elle s’était comme coincée, dos à la salle, ou plus exactement appuyée en partie contre la vitre donnant sur la terrasse. De là où elle était elle ne pouvait observer aucune des deux contrairement à moi qui avais vue sur tout. Elle s’assit sans attendre de savoir si l’emplacement me convenait. Je l’imitai et attrapai une chaise sans mot dire. Elle me faisait l’impression de vouloir prendre le moins de place possible. Se cacher. Peut-être évitait-elle à tout prix de faire de cette discussion un moment agréable. Me le signifiait par sa posture. Et en effet je me rendis vite compte qu’en plus de nous être mis dans l’angle le plus exigu du café, nous étions sans doute dans le plus bruyant, puisqu’à ma gauche se trouvait le bureau de tabac qui accueillait un incessant défilé de clients, avec ses noms de marques de cigarettes braillés en plus du brouhaha de la salle, des commandes relayées à plein poumon par les serveurs au barman affairé derrière ses machines, de leur vrombissement régulier, de ses acquiescements ostensibles, des commentaires enfin des habitués qui n’en finissaient pas de boire leur verre, le coude lourd sur le comptoir qui s’achevait en caisse – cliquetis métallique -, en ramasse-monnaie – cliquetis métallique -, en tronc de buraliste pivotant sans arrêt sur lui-même comme un siège de bureau et en présentoir de paquets. Installés sur leur haut tabouret, à un mètre de nous à peine, les vieux clients, cernes jaunes et gonflés, semblaient nous siroter au-dessus de l’épaule. Sur les plateaux jetés contre le zinc, les verres tintaient. Un serveur s’approcha et nous demanda ce que nous voulions boire. Chaque fois que quelqu’un entrait ou sortait, la porte laissait passer un souffle froid de l’extérieur. Nous demandâmes deux expressos sans retirer nos manteaux.

Que veux-tu savoir ?

Elle me transperça un instant de ses pupilles. Des pupilles noires rehaussées d’un fard électrique assorti à son pull. Un pull violet à col roulé, léger, pailleté, sous lequel je devinais une poitrine généreuse, autant que celle d’Élodie et supposai-je d’une forme semblable. À moins qu’elle ait eu des enfants. À moins qu’elle n’en ait pas eu. Je ne savais plus trop. Ses cheveux châtain avaient été attachés en un chignon haut savamment négligé. Elle me regardait toujours. Quelques mèches tombaient sur ses cils. De temps en temps elle posait furtivement ses yeux sur la table ou sa tasse. Parfois aussi, elle posait le menton sur ses poings serrés mais jamais très longtemps. Soudain se redressait, comme piquée par un taon ; reposait les mains sur la table, ou bien sous ses cuisses, peut-être pour les réchauffer ; ou dans les poches enfin de son manteau, un duffle-coat couleur moutarde qui lui allait au teint, bien droit, très chic, avec son col relevé jusqu’au bas des mâchoires. Je sentais une colère rentrée. Sans doute et je la comprenais Nadège m’en voulait-elle de la mettre dans cette situation, ici même, face à moi, plutôt de biais, à ma droite, tandis que je faisais front à la salle. L’ombre projetée de la colonne derrière elle, du battant de la porte et les serveurs et les clients qui passaient tout près lui mangeaient le côté droit du visage. Je n’en distinguais les traits que lorsqu’elle se mettait de profil, tête tournée à gauche vers la vitre, la rue et son agitation, jamais plus de quelques secondes. En l’observant faire, j’eus le sentiment de me retrouver devant un diptyque dont le panneau au verso ne pouvait être visible sans cacher le recto. Sous les jeux de lumière elle – je veux dire tout ensemble pupilles, reliefs du visage, mèches, ombres changeantes – devenait de plus en plus difficile à saisir. Comme une impression dans l’ombre. Au fil de la conversation je ne me résignai jamais totalement à ce qu’il en soit ainsi. Je restais distrait.

C’est peut-être pour cela que je ne parvins pas à pointer ce qui en Nadège n’était pas Elodie. Pendant toute la conversation, qui fut aussi notre unique, je fus incapable – et quelque peu honteux – de les distinguer vraiment. Je pensais pourtant connaître le visage de l’une des deux sur le bout de la langue. Et alors que j’aurais pu jouer au jeu des sept erreurs, tranquillement, tout en l’écoutant parler, je fus finalement pris dans l’inconfort qu’elle m’imposait comme la mouche dans une toile. Tout au plus remarquai-je un grain de beauté sous sa bouche qu’Elodie, j’en étais certain et pus le vérifier ensuite, n’avait pas. Mais est-ce que ce n’était pas plutôt une mouche collée ou peinte ? Au milieu du chaos alentour, elle juste sous ses lèvres et moi à celles-ci, restions suspendus. Ses lèvres étaient d’un rose très foncé.

C’est délicat, vraiment. Ce n’est pas à moi de te raconter ces choses.

Je ne veux pas de malentendu, Nadège. Si je veux en savoir plus, ce n’est pas pour aller le lui dire aussitôt. C’est le contraire. C’est pour ne jamais avoir à en parler avec elle. Je veux éviter de l’importuner. Tu peux me croire. Je ne veux pas d’histoires. Je suis bien, dans une relation simple avec ta sœur et je veux qu’elle le reste. J’ai jamais été aussi heureux. Et je ne veux pas tout gâcher. Alors je détesterais avoir à essayer de lire entre les lignes, interpréter la moindre de ses phrases. Je ne veux pas en venir à lui faire dire ce qu’elle ne veut pas. Je ne veux pas même être tenté de le faire. Prêcher le faux, interpréter ses hésitations, l’observer se rétracter. Ce serait trop moche. Je ne veux pas de ça. Ce que je me dis, c’est qu’il faut que je la laisse tranquille. La laisser tranquille vraiment. Totalement. Pas seulement m’abstenir de lui poser de questions, non : lui foutre une paix royale. Si elle ne m’a rien dit c’est bien qu’elle veut se protéger. Est-ce que tu comprends ? Je ne veux surtout pas l’importuner. Parfois il vaut mieux laisser les choses reposer. Je le sais parfaitement. Les laisser disparaître sous les couches de présent. Sous notre quotidien. Je n’ai pas de problème avec ça. Aucun principe. Elle ne me doit rien, elle n’est pas tenue de tout me dire. Mais Nadège, j’en sais trop maintenant. Je le vois bien. C’est trop tard, je ne peux pas revenir en arrière. J’y pense tout le temps. Désormais toutes nos conversations m’amènent à cette énigme. Tout ce que nous disons me tend vers ce qui me manque. Vers ce que mon esprit ne comprend pas et ne peut s’empêcher de vouloir comprendre. Tout est faussé tout est foutu.

La vérité c’est que tu as fait quelque chose que tu ne devais pas faire et que tu n’oses pas le lui dire. Tu n’oses pas aller au bout. Tu as peur qu’elle te quitte. Et tu as bien raison d’avoir peur. Si elle décidait que tu le mérites elle n’aurait aucune hésitation.

J’ai eu tort de fouiller dans ce dossier, c’est vrai. Enfin peut-être. Il était à disposition, tout de même. Mais j’aimerais que tu essaies de ne pas me juger. Je sais, tu ne me connais pas. Mais fautif ou pas la seule question pour moi c’est : comment éviter de lui faire dire ce qu’elle ne veut pas me dire. Comment m’empêcher de lui faire du mal. Comment continuer à être respectueux de ses désirs. Pour ça j’ai besoin de savoir ce que je ne dois pas dire en sa présence. Je dois savoir de toi ce que je ne dois pas essayer de savoir d’elle.

Et bien n’évoque pas ce bébé et ce sera parfait.

Mais il n’y a pas que ça. Ce dont vous avez parlé l’autre matin, quand j’étais en train de me préparer. Je n’ai pas demandé à l’entendre. C’est vous qui.

Tu nous as entendues ?

Oui. Enfin… toi aussi tu sembles en difficulté. Je me trompe ? Tu voudrais qu’Élodie change d’attitude, c’est bien ça ? Peut-être qu’à mon tour je pourrais t’aider.

Admets avec moi qu’il en sera mieux ainsi. Savoir, et peut-être agir sans dire.

Qu’est-ce qui s’est passé avec ce Simon ? Est-ce qu’il lui a fait du mal ? Pourquoi ne veut-elle plus le voir ?

Simon ? Quel Simon ?

L’homme que tu continues à voir sans l’accord d’Elo, il s’appelle bien Simon ?

Je réalisais soudain que j’avais peut-être fait une bourde. Cet homme-là pouvait être l’ancien compagnon de Nadège et c’est pour la protéger qu’Élodie lui interdisait de s’écharner à le fréquenter. Dans mon obsession je n’y avais pas pensé. L’idée qu’Élodie ne soit pas l’enjeu, le centre de la conversation des deux femmes ne m’avait pas effleuré l’esprit.

Elle me fixait, interloquée, ses mains sur le menton, Plus loin derrière les grands yeux écarquillés bruns et mauves et la crinière châtain les deux serveurs slalomaient entre les tables, s’arrêtaient quelques instants à l’une d’elles, butinaient puis repartaient en sens inverse. Soudain : bruit de chaises tirées. Clients sur le départ. Se lèvent, enfilent leur long manteau en poursuivant la conversation. Un éclat de rire. Une chaise ou deux replacées sous la table, et les silhouettes se mettent en mouvement. S’approchent, nous frôlent. Coup d’œil échangé sans raison, insistant. Visages aussitôt vus, aussitôt oubliés, presque scrutés pourtant, comme par réflexe. Le résidu d’une vieille pulsion animale qui force à s’arrêter sur tout ce qui vient vers nous. Comme si le danger rôdait toujours. Un fond d’angoisse, le besoin de faire savoir à l’adversaire potentiel qu’au milieu du confort on se tient toujours prêt à mordre. Même sans en être capable. L’intention demeurant.

Tu parles de Maxime.

Mac…SIM ?

Oui. Le fils d’Élodie. Mon neveu.

C’est son petit garçon que je continue à voir.

Bien sûr je vois aussi Stéphane, le père de Maxime. L’ex-mari d’Élo. Mais elle a aussi coupé les ponts avec Maxime.

Je restai interdit. Puis : Quel âge a-t-il ?

Sept ans. Elle ne veut même plus en entendre parler. À défaut de sa mère, j’essaie de faire en sorte que le petit voie au moins la sœur jumelle de sa mère.

C’est absurde, hein ? Je n’ai pas mieux à proposer.

[…]

REPRISE

N’aplatissez pas le bas du dos.

Pardon ?

Vous êtes en train d’écraser votre bas du dos contre la planche. C’est pas bon, ça. Vous allez vous blesser.

Ah ?

Oui, sur cette machine il faut garder sa courbure naturelle. Vous voyez ? Là vous faites une rétrocession du bassin. Vous allez solliciter les mauvais muscles et vous déchirer quelque chose.

D’accord. Là c’est mieux ?

Ouais. Mais pas trop dans l’autre sens non plus. Faut être à l’aise. Restez comme ça si vous vous sentez bien.

Ok, oui ça va. Merci !

Et puis mettez vos pieds plutôt au milieu.

Les pieds ?

Ceux-là, oui.

Hé hé !

Au milieu des plaques. Ça permet de travailler toute la jambe, et pas juste les quadriceps. Vous venez ici pour quelque chose de particulier ? Pour raison de santé ?

Non, non. Juste pour me muscler. Enfin j’ai des problèmes de clavicule, mais le kiné a eu l’air de dire que si je voulais pas que ça recommence, je devais me remuscler de haut en bas.

Ah oui c’est ce qui s’appelle être précis… parole d’expert, hein.

J’en profite pour me remettre un peu au sport, quoi.

Hmm. Les pieds au milieu alors. Au début en tout cas.

Ok.

La pointe un chouïa écartée.

Ah.

Et les genoux aussi. Les genoux vers l’extérieur. Normalement ça vient naturellement avec les pieds, mais apparemment vous, il faut forcer le trait.

Ah. Ça m’inquiète ce que vous dites.

Aha ! Moi aussi ! Non je déconne. Au début faut y penser, et petit à petit ça devient naturel.

Bon… Comme ça ?

Plus. Encore un peu. Regardez : le tout doit être aligné avec les fémurs. Voilà. Vous voyez la différence ?

Oui, clairement.

Ça fait une belle ligne.

Une belle, oui.

Là vous allez sentir le travail sur toute la cuisse. Demain vous aurez mal partout, et pas qu’à l’extérieur.

Oh, cool ! Ah oui je sens déjà, là. Oh putain c’est dur !

Si c’est trop faut retirer des poids.

Non non, c’est bien.

Super.

Merci.

Et c’est l’inverse, la respiration.

Hein ?

Vous inspirez en descendant, et vous expirez en remontant. Vous expirez dans l’effort.

Je faisais pas attention.

Hésitez pas à exagérer la respiration, surtout quand on commence. Comme ça vous prenez direct de bonnes habitudes. Ça aide pas mal pendant l’effort en fait. Et puis faut pas être gêné pour le bruit. Vous pouvez même gueuler, tout le monde s’en fout : on a tous nos casques.

Ah ! Ah ! C’est vrai ! Il faudra que j’en achète un alors, si je veux m’intégrer.

Voilà.

Vous êtes prof de sport ?

Non, j’aimerais bien !… Disons que je suis un ancien, ici. Ici faut un peu aller les chercher, les coatchs. Ils ciblent ceux qui sont prêts à leur payer des cours particuliers. C’est eux qu’ils aident en priorité. Je sais pas comment ils font mais ils ont l’œil pour les repérer.

Ah oui. C’est sûr, je dois pas trop avoir la tête du client, moi… Nickel vos explications, en tout cas. Ça fait longtemps que vous venez ?

Oui.

Merci beaucoup, hein…

Stéphane.

Merci beaucoup Stéphane. Moi c’est Tom.

Pas de souci, Tom. Je remets mon casque mais si t’as besoin, je suis pas loin.

Chapitre suivant – commencer par :

Allons bon, Fossaert était un chic type.

[…]

REPRISE

Un soir j’arrivai à la salle en avance, poussé par une agitation étrange. Nouvelle.

Je voulais me retrouver dans ce lieu, y retrouver Fossaert. L’horaire était un peu pénible, le mercredi il y avait toujours beaucoup de monde qui venait s’entraîner après le travail. En passant ma carte magnétique à l’entrée je cherchai du regard, tout au fond. Côté barres et haltères. Fossaert avait son spot là-bas, un mètre carré donnant sur une baie vitrée que tous les autres membres du club évitaient, car elle donnait sur la rue. Mais cette fois la place était occupée par deux filles. Elles avaient l’âge d’être au lycée. Bavardaient en regardant si les gars autour les regardaient. Soulevaient vaguement des poids en regardant si les jeunes gars autour les regardaient. Soulevaient vaguement. Bavardaient beaucoup. Ce qu’ils faisaient. Au vestiaire j’en aurais le cœur net. Je n’y trouvai pas le sac blanc et bleu devenu familier laissé d’ordinaire sur un banc en aggloméré. Stéphane n’était pas là. Il arriverait peut-être plus tard. Je me changeai de mauvaise humeur. Au bout d’une vingtaine de minutes, j’errai d’une machine à l’autre – tous les tapis de course et les vélos avaient été pris d’assaut. Je bouillonnais. En désespoir de cause, décidai d’aller suivre le cours de circuit training qui venait de commencer dans la salle attenante. Elle aussi était bondée. Dos au miroir qui occupait toute la longueur de la pièce, Greg le coatch attendait que la grande aiguille de l’horloge au-dessus de lui arrive sur le 12 et que la petite, entraînée dans sa course, tombe sur le 6. On y était quasi. Le trentenaire athlétique se tenait tout près d’un tableau blanc mobile. Il y avait inscrit les noms des exercices à enchaîner dans un ordre précis. Les unes après les autres, des femmes – et un homme en surpoids – s’étaient placées dans la salle, distribuées équitablement sur tout l’espace. Elles aussi patientaient, debout derrière un tapis posé à terre, prêt à l’emploi. Je me faufilai. Saisis un tapis libre, le premier du haut tas. M’installai à mon tour. Je me dis : tout ceci est ridicule. Me retrouver ainsi au milieu de ménagères. Pourvu que Fossaert ne tarde pas. Elles ont toutes plus de cinquante ans non ce n’est pas possible. Il y a bien un millénaire dans cette pièce. Qu’est-ce que je fais là. Je ne peux pas rester. Je marmonnais comme pour me rassurer mais savais parfaitement qu’une fois lancé dans le circuit il me serait difficile de m’extirper de la salle. Ça ne se faisait pas. Question de politesse. La grande aiguille franchit la barre. À cet instant Greg tapa dans ses mains et commença ses explications. De temps en temps il montrait les mouvements. Puis il prit son smartphone. Pour y lire un message, feignit de peiner à configurer son chronomètre. L’enclencha. Monta la sono. Fort très fort. Une musique électro de piètre qualité. Boum – boum – c’est parti – boum – boum – un – deux. Trente secondes d’effort, quinze de repos. Cinq tours. C’est pas compliqué. Buvez mais pas trop. Soufflez. Je commençai un peu mollement. J’avais mal sous la plante du pied depuis plusieurs jours et préférais rester prudent. Mais très vite l’agitation qui m’avait pris dans la journée me tendit à nouveau. Je ne trouvai d’autre moyen d’y répondre qu’en accélérant. Je comptai de façon machinale. Expirais de plus en plus bruyamment. Pendant les temps de récupération, j’avais beau y mettre toute mon attention. J’avais beau essayer j’avais le plus grand mal à calmer ma respiration. Au bip je reprenais aussi sec sans réfléchir. Je bougeais en tous sens, sans toucher les tapis de mes voisines. Quand j’inspirais les vibrations sonores venues de toute la salle m’entraient dans l’œsophage. J’aspirais la musique. Puis la recrachais plus lourde, plus brutale encore. Pendant ce temps levai les jambes. Jambe droite jambe gauche. Ce n’était plus le rythme de la musique qui guidait les mouvements, mais mes genoux qui lui donnaient le tempo. Ils frappaient l’air chargé de vibrations sonores ; se fracassant sur moi elles s’éparpillaient de plus belle. Chacun de mes coups maintenait la cadence. Je ne devais pas flancher, ne pouvais me le permettre. La bonne marche du cours dépendait désormais de la puissance de mes rotules. Cependant, les brûlures dans les cuisses, le raclement dans la gorge et jusqu’au fond des poumons. La douleur aux poignets quand j’enquillais les pompes. Les chevilles dures sous les sauts. Tout cela ne suffisait pas. Je m’épuisai. Les brûlures dans les cuisses, le raclement dans la gorge et jusqu’au fond des poumons. La douleur aux poignets quand j’enquillais les pompes, les chevilles dures sous les sauts. Tout cela ne suffisait pas. Je dérouillais sans m’apaiser. Tout en moi se crispait. Je ne pensai plus à m’éclipser en douce pour vérifier si Fossaert était dans la salle aux machines. Je voulais finir le dernier tour, aller au bout du circuit. Quand la sonnerie finale retentit j’étais en nage. Rouge dans le grand miroir. Mon cœur frappait sous les côtes comme un battoir dépoussière un vieux tapis. Les oreilles bourdonnaient. Je me désaltérai puis sans plus traîner allai ranger mes affaires. En traversant la salle souris aux dames. Je me sentais d’une humeur massacrante. Fossaert ne viendrait pas. Je n’avais plus de forces. Maintenant il me fallait partir. Et pourtant dans la douche du vestiaire, pourtant tout en me frictionnant le corps engourdi sous l’eau chaude, je me dis : je n’ai pas eu mon compte. Ce n’était pas assez. L’agitation était toujours là. Intacte. À moins qu’elle ne fût devenue entre-temps. Une rage.

Oui.

Une rage profonde en moi. J’aurais bien mordu une vieille. Peut-être que cette rage inexpliquée ne me quitterait plus. Pourquoi partirait-elle : je ne savais pas plus pourquoi elle était venue. Elle serait là, toujours, voilà tout. Je m’en allais penaud. L’emportais impuissant avec moi. Les cheveux encore mouillés, le pied douloureux et le mollet gauche comme déchiré en deux. Je sortis en claudiquant pour prendre le premier métro.

[…]

REPRISE

Fossaert parle (trouver le lieu. Doivent être debout, chacun une bière à la main – type rodéo, appuyés sur une barrière, etc)

Quand j’ai pu entrer je l’ai trouvée allongée sur un lit. Elle était au milieu de la salle de travail. Je n’ai pas pu la rejoindre tout de suite. Ça s’agitait bien trop autour. On allait lui installer la péridurale. Quand on lui a annoncé elle a dit qu’elle n’en voulait pas. On n’en avait pas parlé avant. Je crois qu’elle n’avait pas même envisagé d’en faire une. Pour elle ce n’était pas une option. Je l’ai entendue protester. J’ai entendu la sage-femme qui la faisait s’asseoir répondre que c’était ainsi pour toutes les patientes. Comme ça, d’un ton très sec. Alors elle s’est tue. Elle s’est laissée faire sagement le temps qu’on lui pose le cathéter. Moi ça m’a un peu surpris. Elle est pas vraiment du genre à se laisser faire. Mais je n’ai rien dit. Je me suis approché. Elle regardait par terre, impassible. Résignée peut-être. Elle semblait étonnamment indifférente à ce qu’on lui faisait. En tout cas. Elle n’avait pas l’air du tout d’avoir peur. La péri, elle connaissait, on la lui avait déjà faite pour Maxime. Mais c’est pour ça qu’elle aurait voulu l’éviter cette fois. Elle a souvent dit qu’elle avait regretté de ne pas avoir eu plus de « sensations » pour la naissance du petit. On lui avait laissé le choix mais voilà : elle s’était trompée. Et si elle pouvait le refaire, je veux dire choisir, ce serait sans. Devant l’air catégorique du personnel et le silence d’Élodie, j’ai préféré ne pas intervenir. J’aurais peut-être dû. Insister. Vous avez pas entendu ? Elle vous a dit qu’elle en voulait pas, de votre péri. Je ne sais pas. Elle ne m’en a jamais reparlé. J’imagine que ça n’avait pas tellement d’importance dans ces circonstances-là. Mais il faut quand même être sacrément sûr de soi pour s’opposer à leur parole, non ? Les médecins. Ils ont toujours l’air de savoir mieux que nous. C’était pas trop le moment de la ramener. Avant une opération. Faudrait être un peu con. On ne mord pas la main. Et puis moi-même je n’étais plus vraiment en état. De me battre, mais en état de rien en fait. C’est que je déteste les hôpitaux. Je m’y sens très mal à l’aise. L’odeur, les instruments. Pour moi l’hosto ça sent la mort, point. Et tous ces gens qui défilent dans tous les sens, franchement ça me file la nausée. J’y peux rien j’ai toujours été comme ça. Là je me suis tenu pour Élodie, je pouvais pas la laisser seule, mais les cliniques c’est la torture. Elle le sait. À un moment je me suis même senti tourner de l’œil. C’est quand j’ai vu l’aiguille. Sa taille. T’as pas de gosses, toi. T’as déjà vu une aiguille de péri ? C’est impressionnant, je t’assure. Et le pire c’est la position. Je te jure : ils la mettent comme ça, là, tout droit dans le dos. Quand j’y pense … C’est vraiment dégueulasse ces trucs-là. Et avec ça, aucun endroit où se réfugier, rien. Même pas un coin de salle de libre, pas un espace neutre où poser les yeux. Il y avait des tuyaux partout tu comprends même pas pourquoi ils sont là. Alors tu penses : des tuyaux au cas où… Que veux-tu penser d’autre ? Je revois tout. J’ai tout en tête, même des années après. Les plateaux de scalpels, portés par les infirmières marchant dans leurs crocs. Allant ici et là. Leur air grave. Et bon dieu. Les putain de bassines quoi… Enfin moi je supporte pas. Je m’écrase comme un gosse, je serre les dents et j’attends que ça passe. Alors qu’ Élo, Élodie. Dans les hôpitaux elle a toujours été comme un poisson dans l’eau. J’ai jamais compris : les salles d’opération, les radios, les examens, elle y est toujours allée, comment dire… presque avec entrain. La fleur au fusil. Le nombre de fois où elle est restée aux urgences avec Maxime. Les garçons petits ça défile. Il nous a tout fait, lui. Il s’est blessé à la main, il s’est ouvert la lèvre, tordu la cheville. Rien de très grave à chaque fois, mais bon. Alors Élo elle y allait. Sans s’énerver. Là-bas, elle lui laissait son portable pour regarder tranquillement les infirmiers aller et venir dans les couloirs des heures durant. Elle était contente de les voir. De les entendre râler. Elle me l’a dit. Dès qu’elle pouvait elle allait plaisanter avec eux. C’est qu’elle leur fait une confiance sans borne. Elle n’est pas naïve. On en a parlé assez souvent tous les deux. Mais c’est comme si elle avait choisi de les aimer. Alors quand l’anesthésiste est arrivé elle a courbé l’échine. Sans mot dire. Elle n’a eu aucun mouvement, même une fois que le produit a commencé à se diffuser. Elle avait l’air de ne rien sentir. Ça faisait drôle de voir une si grande aiguille la laisser aussi indifférente. Moi j’en avais froid dans le dos. C’est comme si je voyais le liquide glacé lui couler sous ta peau. Je le sentais lui longer la colonne vertébrale et se jeter dans les veines tout autour. Tiens, regarde, là. J’ai la chair de poule.

Partie I

Partie III