133 – le progrès

Mardi 4 janvier

Je lui tins la porte, elle s’engouffra aussitôt. Fit quelques pas puis s’arrêta deux secondes pour observer l’espace qui s’ouvrait devant elle. Pourtant, elle se dirigea vers la première table disponible, située tout à droite, dans ce qui ressemblait encore à un couloir juste avant l’échancrure vers la grande salle et ses tables en quinconce. Et comme si elle n’était pas assez à l’étroit, elle choisit une chaise installée légèrement de biais, encore à droite, de l’autre côté de cette table. Ainsi elle s’était comme coincée, dos à la salle, ou plus exactement appuyé un peu contre une colonne de pierre, un peu contre la vitre donnant sur la terrasse. Elle s’assit sans attendre de savoir si l’emplacement me convenait. Je l’imitai et attrapai la chaise devant moi sans mot dire. Elle me faisait l’impression de vouloir prendre le moins de place possible, se cacher. Peut-être évitait-elle simplement de faire de ce moment un moment agréable. Me le signifiait par sa posture. Et en effet je me rendis vite compte qu’en plus de nous être mis dans l’angle le plus exigu du café, nous étions sans doute dans le plus bruyant, puisqu’à gauche se trouvait le bureau de tabac qui accueillait un défilé incessant de clients, avec ses noms de marques de cigarettes braillés en plus du brouhaha de la salle, des commandes relayées à plein poumon par les serveurs au barman affairé derrière ses machines, de leur vrombissement régulier, de ses acquiescements exagérément joyeux, des commentaires enfin des habitués qui n’en finissaient pas de boire leur verre, le coude bien posé sur le comptoir qui s’achevait en caisse – cliquetis métalliques -, en ramasse-monnaie et en bureau de tabac. Installés sur leur chaise haute, à un mètre de nous à peine, ces clients aux cernes jaunes semblaient siroter au-dessus de notre épaule. Sur les plateaux jetés contre le zinc, les verres tintaient en s’entrechoquant. Un serveur s’approcha et nous demanda ce que nous voulions prendre. Chaque fois que quelqu’un entrait ou sortait, portefeuille ou paquet de clopes en main, la porte laissait passer un souffle froid de l’extérieur. Nous demandâmes deux expressos sans retirer nos manteaux.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.