75 – yórgos lánthimos

Dimanche 11 juillet

J’ai récemment regardé The Lobster de Yórgos Lánthimos, attirée par Colin Farell, que j’avais découvert peu de temps avant dans un film fantastique intitulé Mise à mort du cerf sacré (1). Car avant ce film, de cet acteur je ne connaissais à peu près rien, disons même je ne lui trouvais à peu près rien de notable, si ce n’est une vague ressemblance avec Xavier Bertrand et une fâcheuse tendance à jouer dans des films hyper-commerciaux pour lesquels il n’avait pas le physique adéquat (Minority Report, Alexandre, Miami Vice). Mais Mise à mort… avait pulvérisé depuis tous mes a priori, tant le jeu de l’acteur y apparaissait à la fois sobre et intense. Et comme rien n’est plus agréable que de passer de l’indifférence, voire de l’antipathie à l’admiration, je me suis laissée aller à cette dernière avec un plaisir non feint.

Ce que je ne savais pas, c’est que The Lobster et Mise à mort… sont du même réalisateur. Je ne l’ai compris qu’à la toute fin de The Lobster, pour une raison sur laquelle je reviendrai. Pourtant, dans les deux films, le ton et le rythme sont très proches, donnant le sentiment que l’absurde est inexorable. C’est je crois un trait majeur du cinéma de Yórgos Lánthimos. Le propre de l’absurde est de montrer que les choses sont ainsi mais qu’elles pourraient tout aussi bien être différentes. L’absurde est le lieu de la gratuité, de l’illogisme (ou de l’a-logisme), il affirme que rien ne justifie que le récit et ses circonstances s’agencent de cette façon. Mais il acquiert une puissance particulière lorsque de l’absurde naît son inverse, à savoir le sentiment de la fatalité. Or, Yórgos Lánthimos le fait d’une manière originale et absolument déroutante : il ajoute de l’absurde à l’absurde.

The Lobster de Yórgos Lánthimos

Le réalisateur fait ainsi dévier son propre dispositif narratif (absurde au premier degré) en introduisant d’autres éléments incohérents à cette trame de départ (absurdes au deuxième degré). Par exemple, dans The Lobster, le héros David a rejoint les Solitaires dans la forêt où il faut toujours rester aux aguets. Il s’entraîne quotidiennement, car au sein du groupe chacun lutte pour sa survie. Or, on voit la femme dont il est tombé amoureux, rendue aveugle par la cheffe du groupe, l’attendre régulièrement, peut-être longtemps, immobile sous un arbre. Chez les Solitaires toute marque de tendresse est proscrite, les sanctions envers ceux qui y cèdent sont épouvantables, et pourtant, la jeune femme peut bien demeurer au même endroit et attendre la visite de David en toute tranquillité. Évidemment, à ce moment-là, celle-ci est devenue une figure, un être-là-pour-suivre-sa-destinée, équivalent de Hamm, Nell et Nag d’Oh les Beaux jours ! de Samuel Beckett. Comme eux elle n’agit plus mais est agie. Il fallait ce petit décalage dans le récit pour que la condition de chacun devienne, cette fois, tout à fait patente. La puissance tragique qui opère s’en trouve dédoublée. Tout pourrait être différent, on le sent en permanence, mais dès le moment où le récit a pris tel tour, puis tel autre, ou bien tel autre (les contradictions pouvant se superposer) les personnages n’auront aucun moyen de se soustraire à l’issue qui les attend déjà. Le piège s’est fermé sur eux dès que les circonstances de l’histoire, quoique arbitraires, indifférentes et totalement loufoques, ont été posées.

Et malgré le comique de nombre de situations, cette issue est de l’ordre du sacrifice, d’une perte que le héros finit lui-même par désirer. Il sacrifiera quelque chose qui lui est cher, évidemment. Mais là encore peu importe quoi exactement, l’essentiel n’étant pas tant dans la nature du sacrifice que dans l’acte sacrificiel. C’est cet élément qui m’a fait réaliser la paternité commune aux deux films. Il n’y a plus d’autre choix que de donner (son fils, peut-être ses yeux, peut-être son amour, comme l’ont fait Médée et Oedipe). Donner, mais à qui ? On s’en doute, chez Yórgos Lánthimos ne se trouve nulle trace de dieux demandant vengeance pour rétablir un quelconque équilibre. Résumons : donner quoi, peu importe, à qui peu importe, poussé par quelles forces, peu importe. Mais donner irrémédiablement.

Yórgos Lánthimos est souvent critiqué pour son cynisme. Il me semble qu’il est tout le contraire d’un artiste immoral (a-moral) ou désabusé comme j’ai pu le lire, et ce n’est pas parce que ses personnages laissent peu couler leurs larmes que l’émotion est absente de ses films. L’amour qui pousse David à fuir les Solitaires avec la femme aveugle est d’une force rare au milieu de l’horreur froide qui les entoure. Ce contraste qui va s’intensifiant rend magnifique toute la dernière partie. On ne saura pas si le héros parviendra à s’aveugler et se rendre ainsi « compatible » avec sa bien-aimée aux yeux de la société, mais rien ne fera que cet amour n’aura pas été. Il est vrai, et c’est sans doute cela qui semble si inacceptable, que ce ne sont pas tant les sentiments humains qui structurent les comportements que le caractère lui-même totalement gratuit des règles (l’expression est, de fait, étrange) qui les déterminent. Quand on évolue dans un monde dominé par l’absurde, les logiques que l’on suit – aussi solides semblent-elles – obéissent en réalité aux lois de l’arbitraire. Le miroir tendu par Yórgos Lánthimos a de quoi faire trembler, peut-être vaciller. Remuer, indéniablement.

(1) Ce film m’avait tellement marquée que lors de ma lecture récente de De sang froid, la scène du crime familial de 1959 s’était déroulée dans ce dont je me souvenais du sous-sol aménagé de la maison contemporaine de ses personnages principaux.

70 – visage

Vendredi 2 juillet

Deux choses saisissent dans Le petit lieutenant de Xavier Beauvois : le visage de Nathalie Baye et les dialogues. Le visage de Nathalie Baye n’était pas encore retravaillé par la chirurgie en 2005, ou à peine. Ce n’est certainement pas moi qui viendrai reprocher à quelqu’un, et encore moins à une femme, de vouloir modifier, quitte à réduire leur puissance expressive, les traits de sa figure pour atténuer les signes de vieillissement. Mais le fait est que dans ce film, la manière dont le visage de l’actrice s’emplit de la douleur supposée du personnage est proprement fascinante. Ce qui est fascinant c’est qu’il lui arrive de s’affaisser sous nos yeux. On le regarde faire. Ainsi, dans la scène où la commandante qu’elle campe se remet à boire, à partir de 1:15:02 notamment, elle n’a pas tant l’air d’une femme vieillissante que d’une femme alcoolique, ou abstinente (1). Plus tard dans cette scène, elle semble parfaitement soûle quand elle se lève, et définitivement abattue quand elle se rassoit. Tout ce moment est extraordinaire, il faut le voir. Et on ne peut que ressentir alors une véritable gratitude à l’égard de Nathalie Baye, d’habitude si classe, si distinguée, qui ailleurs y compris dans le film se tient souvent si droit, d’avoir su jouer ici l’affaissement avec tant de justesse. Le personnage n’a cure de son apparence, elle ne pense plus qu’à son malheur totalement intriqué dans celui de son enfant mort et du petit lieutenant, alors l’actrice elle aussi veut bien s’en foutre le temps du film. C’est là que réside son grand talent, dans cette acceptation (ou bien ce renoncement) intérieure.

Et puis il y a les dialogues, eux aussi d’une rare justesse. L’intérêt que je porte à cet aspect des oeuvres est encore récent. Plus exactement il a fini par me sauter au visage depuis que je compte travailler sur les différents discours que plusieurs personnages pourraient tenir sur un même événement (comme ici et ). Or si le diable est dans les détails, le réalisme, lui, se trouve résolument dans les dialogues. Il faudra y revenir plus longuement.

Nathalie Baye dans Le petit lieutenant de Xavier Beauvois

(1) En réalité, et par un phénomène difficile à expliquer si ce n’est par une très légère hésitation dans la bouche, on voit poindre l’alcoolique que le personnage est censé avoir été dès sa première apparition dans le film. C’est très furtif, une ou deux secondes, tandis que la commandante Vaudieu affirme : « Je n’ai pas bu une goutte depuis deux ans » (05:44).

60

Dimanche 13 juin

Avec Haute couture, la réalisatrice Jocelyn Moorhouse réactive le motif de l’héroïne maltraitée par toute une communauté, tel que je l’avais découvert dans Dogville il y a maintenant quelques années. À ceci près qu’à l’extrême économie de moyens visuels et la froideur qui caractérisent le film de Lars von Trier s’opposent ici l’effusion de couleurs et l’agitation des personnages. Ce n’est pas ce qu’a priori j’y ai préféré. Et pourtant, le traitement de l’histoire de cette jeune femme éloignée du village lorsqu’elle était enfant et qui revient s’occuper de sa mère après avoir réussi une carrière dans la haute couture a quelque chose de très plaisant. Il laisse tout le temps miroiter à tort une issue favorable. On se croit d’abord dans un conte pour enfants où les malheurs adviendraient pour n’être que temporaires. Les rapports avec certains villageois s’améliorent un temps, des amitiés et des amours peuvent surgir : allez on y croit, Tilly l’héroïne a de l’énergie, elle est du genre à accomplir des miracles, et tout va bien se passer. Et puis finalement pas du tout. Les bonheurs seront de courte durée et la situation condamnée à devenir plus sinistre encore (Tilly se dit maudite et en effet elle doit l’être). Il faut arriver à la dernière minute du film pour conclure que cette histoire ponctuée de mini-gags, de scènes cocasses et bariolées où apparaissent d’excentriques personnages n’avait rien de drôle ; que personne ne se mariera ni n’aura d’enfants et que d’ailleurs c’est sans doute mieux ainsi. En devenant déceptif de bout en bout, ce film dont la jovialité forcée s’est transformé en une forme plus profonde et plus enthousiasmante que prévu. Le film tient en réalité sur une ligne de crète assez inédite : ici, pas de plaisir sadique (rien à voir avec le massacre perpétré par une Nicole Kidman renouant avec son ascendance mafieuse), pas de masochisme (rien ne permet de s’apitoyer durablement sur le sort des personnages), pas de joie malgré tout comme dans Trois visages, mais pas de mièvrerie non plus. Improbable équilibre.

51 – douceur

Dimanche 23 mai

J’avais déjà vu un film de Jafar Panahi il y a quelques années mais n’avais pas retenu le nom de ce réalisateur iranien. Alors, même s’il joue son propre rôle dans Trois visages et y est souvent nommé, je n’ai donc pas tout de suite fait le rapprochement avec cette saisissante histoire de jeunes filles se déguisant en garçons pour aller voir un match de football dans un grand stade de Téhéran dont l’accès leur est interdit. Mais il y a dans ce nouveau film, éminemment reconnaissable, cette même approche, si singulière et pour tout dire si douce, des problèmes auxquels se heurtent ses personnages, les femmes en premier lieu. Le réalisateur semble en effet avoir totalement épousé leur cause, au point de devoir vivre enfermé et tourner en secret dans son propre pays. Depuis presque quinze ans les conditions de tournage sont difficiles puisque dangereuses ; les femmes d’Iran quant à elles subissent toutes sortes d’oppression. Les héroïnes de Jafar Panahi se battent fièrement, perdent parfois, menacent de se tuer, courent se cacher pour éviter les coups. Elles déploient surtout une grande ingéniosité pour contourner les lois comme le réalisateur lui-même fait ses films, c’est-à-dire avec les moyens du bords, les occasions qui se présentent et les gens qui voudront bien donner un coup de main. Certes, on voit ces femmes se confronter à la haine que leur portent les hommes, mais plus souvent encore elles font face à la passivité molle, un peu minable mais presque attendrissante de la plupart d’entre eux, une inertie dans laquelle elles parviennent alors à s’engouffrer comme dans une brèche du système, un petit trou du filet de but. De tout cela, de cette violence des relations et des inégalités naît, étrangement, une certaine tranquillité. La punition, la fuite et les lamentations adviennent avec la même douceur que pourrait le faire leur exacte opposée. Je crois même que quelque chose s’amuse. On le sent, c’est palpable, on est ici toujours à deux doigts du bonheur. Scène après scène, Jafar Panahi offre le temps d’éclore à l’inextinguible joie de vivre.

Trois visages

1

Lundi 5 avril 2021

Marilyn Monroe dans Niagara, d’Henry Hathaway 1953

Hier soir, vu Niagara, d’Henry Hathaway. Le film date de presque 70 ans. En regardant ce film que je n’avais pas revu depuis mon adolescence, j’ai été frappée non seulement par la démarche de bimbo entravée de Marilyn Monroe, actrice dont j’ai toujours admiré la beauté, mais encore par les mimiques qu’elle faisait en parlant. Certains plans ne semblaient conçus que pour la montrer en train de parler aux autres protagonistes, postée le plus souvent de trois quart face caméra afin de mieux mettre en valeur ses formes, tandis qu’elle bougeait ses lèvres de la façon la plus sensuelle possible (le film est un thriller). Voilà la participation de Monroe dans ce film : trois scènes à moitié nue, quelques autres où on la regarde s’éloigner en balançant son derrière et d’autres où elle nous fait une moue suggestive. On sent à chaque nouveau plan comment le réalisateur a fait comprendre très précisément à la star ce qu’il attendait d’elle – mais je crois qu’elle savait tout cela sans même qu’on ait à le lui expliquer. Dans ce film on sent toute la machine hollywoodienne, totalement déshumanisée, acharnée à réduire un corps vivant à l’équivalent d’une poupée gonflable. On sent l’appel de produit qui s’opère à tous bouts de champ.

Évidemment cela je ne le voyais pas à 15 ans. Je voyais la beauté de Marilyn et c’était beaucoup. Ce que je ne voyais pas non plus, et c’est peut-être le plus remarquable, c’est la façon dont l’industrie du cinéma de l’époque est parvenue à mettre en place un dispositif qui falsifie : on fait mine de diffuser au grand public un film bien sous tous rapports, où les méchants paient leurs crimes et la femme adultère est punie de mort violente, un film où la morale est toujours sauve, mais pour qu’à chaque prise de vue il soit donné de mater des fesses, des seins, une bouche. En 1953, le dispositif moral inhérent au cinéma n’a d’autre tache que de montrer ce que la morale réprouve au plus haut point.

En est-il de même aujourd’hui ? Continuons-nous à former des écrins de moralité pour mieux jouir de nos désirs inavouables ? Sommes-nous moins hypocrites ?