115 – chant

Vendredi 17 septembre

Comme à chaque fois j’ai très vite lu le dernier texte de François Bégaudeau – Notre joie, cette fois-ci un essai. La raison pour laquelle je vais si vite est le rythme. Je me fais toujours prendre, il y a quelque chose dans l’enchaînement des phrases qui pousse à avancer à vive allure. Or, je le sais maintenant puisque une habitude s’est installée : à tenir ainsi la cadence pendant plusieurs dizaines de pages je constate un effet progressif, étrange, pour tout dire un peu hallucinatoire. Par ma lecture anormalement rapide je me sais partiellement responsable de cet effet. Mais ce n’est pas pour rien. J’ai bien raison de lire ainsi. Je maintiens que les textes de cet auteur s’y prêtent. Plus encore : ils demandent, voire exigent un déchiffrage sous tension. Or le fait de loin le plus étonnant se trouve ici : dans tout ce qui est écrit, rien ne dévie jamais. Ni la grammaire, ni le propos. Je ne vois, dans ce texte encore, nulle volonté de perdre le lecteur, et d’exprimer une quelconque folie encore moins.

Au contraire la succession des idées est on ne peut plus rigoureuse. Les phrases sont plutôt courtes – sujet, verbe, compléments ; surtout pas de fioritures ; quelques expressions figées modifiées pour l’occasion et ainsi appuyer un sens nouveau. Et pourtant si l’on n’y prend garde le flux tendu vient à provoquer comme une sortie de route. Le réel décrit gagne en intensité jusqu’à produire un trouble. Dans tout cela il faut continuer à suivre, d’autant plus que la progression s’avère serrée (comme je parlais il y a quelques jours de scénario serré : aucune place pour le vide, le temps mort ni même l’hésitation). Si l’on ne veut rien perdre du raisonnement, il n’y a alors pas d’autre choix que de sérieusement s’accrocher.

Au fil de la lecture il m’arrive sans doute de manquer des éléments. Face à une telle pression parfois je failllis. D’autant que je m’obstine à lire vite. Entre l’écrit et ma compréhension il y a des pertes à déplorer. À commencer par les transitions. C’est tellement vrai que de tout le livre je n’en ai pas vraiment repéré. C’est que la radicalité de F. Bégaudeau s’est sûrement accentuée. Et si dans Jouer juste je n’avais aperçu qu’un seul point – non pas parce que n’en voyant pas j’en cherchais un à tout prix mais au contraire parce que, tombant soudain sur celui-ci aux deux tiers du roman, je réalisais a posteriori que je n’en avais noté aucun autre auparavant -, impossible cette fois de dire si cet essai contient une seule transition entre deux idées censément différentes.

Or, forme et fond ne faisant qu’un (autrement dit, la différence entre forme et fond étant une vue de l’esprit qui, soit dit en passant, ne diffère pas du corps), la lecture du texte amène à s’interroger : deux idées qui glissent ainsi de l’une à l’autre dans le sens de la lecture restent-elles distinctes ? En l’occurrence il semblerait que non. Plus tant que ça. Ici les idées se suivent. Les idées se ressemblent. Elles se contaminent. L’une pousse l’autre. Si bien que l’on se retrouve à la dernière page de Notre joie sans avoir totalement saisi par quels moyens on y est arrivé. Ce qui reste est en revanche le sentiment d’un raisonnement aussi sûr de lui qu’implacable. De ce point de vue, le texte menace en permanence de nous déborder. Embarquée dans le rythme, à moi seule donc de refuser de me laisser porter. Au lecteur de rester vigilant. D’ouvrir l’œil et continuer à découper dans le bloc des 319 pages pour séparer les idées, reconnaître leur agencement. François Bégaudeau ne nous aidera pas. Il ne nous mâchera pas le travail. Pas le genre. Sauf que.

Avec un tel rythme, disais-je, la pensée finira de toute façon par décoller pour de bon. On pourrait dire : comme détourée. Dans Deux Singes ou ma vie politique, l’auteur fustigeait sa tendance virtuose et juvénile à aimer le raisonnement pour lui-même et pratiquer l’exercice rhétorique pour la beauté du geste. Il dit les vouloir à présent tous deux solidement ancrés au réel. Pas de problème de ce côté-là, c’est le cas. Mais désormais, c’est bien à partir de la description de l’existant – une soirée de discussion à Lyon, telle conséquence très concrète du libéralisme, des événements historiques, des comportements déterminés socialement ou bien par la douleur – que quelque chose advient. Quelque chose que je reconnais pour l’avoir si souvent lu, voulu, recherché et un peu analysé.

Avant de travailler sur la répétition, objet d’étude littéraire qui s’est transformé au fil des ans en un plus large intérêt pour les procédés de dédoublement en art, j’avais travaillé sur l’incantation. À l’époque, ne comprenant pas ce que j’aimais tant chez cet auteur qui parlait à longueur de pages d’un dieu auquel je ne croyais pas, je m’étais spécifiquement penchée sur le cas Paul Claudel. Plus tard, dans mon cheminement parallèle de lectrice et d’étudiante, la répétition m’était tombée dans les mains comme une forme particulière de l’incantation, l’un de ses éléments constitutifs les plus efficaces. Je n’ai aucun doute là-dessus : François Begaudeau tisse son texte en une longue incantation. Une prière indifférente au futur qui cette fois, se passe de répétition – pas le temps pour cela. On la récitera d’une voix neutre. On s’approche : ce texte est un chant sans lyrisme ni refrain.

Par sa puissance mimétique le chant fore dans la vie. De phrase en phrase le chant va. Je ne dis pas que l’auteur parvient toujours à cet effet, et crois qu’il pourrait aller encore davantage. Mais c’est là, indéniablement, que lui et son chant se dirigent. Certes, employer un tel lexique est tentant quand on connaît le goût de F. Bégaudeau pour les textes chrétiens. Ici rien à voir en fait. J’applique pour ce livre la même méthode que pour toute autre oeuvre, et qui consiste à partir des sensations et des effets physiques – auxquels je suis plutôt prompte, on l’aura compris – que ce dernier suscite. Or, jusqu’ici je ressortais toujours un peu épuisée de ses livres ; pour un ou deux, en miettes quelques heures ; triste sans savoir pourquoi et surtout, un peu trop exaltée. Il aura fallu passer par le détour de l’essai et des arguments qu’il charrie à toute allure, dans une cadence qui fait la marque de l’auteur et pour ma part désormais sue par coeur pour y voir plus clair.

« Individu est le nom mal foutu d’une zone d’échange entre intérieur et extérieur, à travers la membrane absolument poreuse qui m’entoure. Une zone où ça pense, ça mange, ça gratte, ça tombe amoureux, ça parle. Ce n’est pas moi qui parle ; c’est des mots qui me viennent, des sons qui me prennent que je ne comprends pas moi-même. La langue parle en moi. La langue dont je n’ai inventé aucun mot. Je ne fais qu’emprunter. J’attrape des vocables puis les rends. J’absorbe et je recrache. J’ingurgite et régurgite. Dans l’usine de mon corps, tout mouvement du dehors vers mon dedans a son symétrique : j’ingère autant que je chie, je boie autant que je pisse. Je ne suis pas poreux, poreux n’est pas un attribut, poreux est moi. Je ne suis que pores. La vie je la sens par tous les pores sans y rien pouvoir. Je ne maîtrise aucun des flux qui ont lieu en moi. Je suis un lieu de passage. Je suis un hall de gare. »

114 – valeurs (marchandes)

Jeudi 16 septembre

« Il n’y a pas de sans-frontiérisme, il y a que le marchand veut écouler sa camelote. Pour ça il a besoin d’un marché. Si la demande intérieure baisse, il lorgne sur le marché d’à côté et se démène pour qu’il s’ouvre. Remettons l’envers à l’endroit : c’est parce qu’il a besoin que ses marchandises passent les frontières qu’il prône leur ouverture, rhabillant au passage sa voracité planétaire en ode au nomadisme, à l’ouverture, au progrès, à la 5G. » (François Bégaudeau, Notre joie)

« Malgré ses nombreux succès dans la télématique, et son statut d’entrepreneur prodige, Pascal avait peur de lanquer la révolution Internet. Il avait djà vongt-six ans. En économie comme en aastronomie, les conjonctions propices étaient rares, et les fenêtres de tir se refermaient très vite.

C’est donc avec une certaine précipitation que Pascal lança le 3615 INTERNET, la première interconnexion commerciale entre le Minitel et Internet. Ce service, qui permettait d’échanger des courriers électroniques dans le monde entier, resta cependant le plus confidentiel des produits d’Ithaque.

Alors que les activités commerciales sur Internet, rassemblées sous le nom de domaine « .com » étaient encore à ce stade embryonnaire, […] il n’existait en réalité qu’une manière de rendre Internet profitable à Ithaque : c’était, en se tenant légèrement en retrait de la bataille principale, de vendre à des particuliers et à des entreprises des accès au réseau. Sur ce marché émergent, la concurrence était encore infime. » (Aurélien Bellanger, La théorie de l’information)

Il y a chez les deux auteurs (F. Bégaudeau et A. Bellanger) cette clarté commune, cette sèche connaissance des situations économiques et des motivations patronales. Elle est d’autant plus aimable qu’elle reste rare, car trop souvent polluée justement par l’éternel discours sur les valeurs (en réalité toujours changeantes, a posteriori et opportunistes) asséné par les libéraux. Heureuse surprise des lectures simultanées.

113 – détourage

Mardi 14 septembre

Dans Tetro de Francis Ford Coppola, on a l’impression que tout ce qui est au premier plan a été détouré. Le contour se dessine et le fond se détache, comme si deux scènes différentes, à l’avant et à l’arrière, se déroulaient telles des vies propres et difficilement ajustables. Je me souviens d’avoir lu, alors que je sortais de l’adolescence la description exacte d’un tel effet chez Gérard de Nerval. C’était dans un texte de Roland Barthes. Dans ses oeuvres les maisons, les collines et tout ce qui traçait une perspective au milieu du paysage semblaient selon l’essayiste séparé du reste. Il parlait alors de « vision schizophrène ». En plus du détourage, dans un film les jeux de contrastes, les clairs obscurs, les contre-plongées créent ce léger décollage du réel. Parfois il en faut peu : un tout petit effort d’imagination. Je lisais l’essai de Barthes dans le train, je n’avais qu’à lever les yeux vers la fenêtre et regarder l’horizon.

106

Mardi 31 août

Dans Comment je me suis disputé d’Arnaud Desplechin se trouve un passage très marquant. Un passage silencieux. Paul vient de quitter Esther. Elle se retrouve dans son studio – qu’elle a réintégré désormais qu’elle est à nouveau célibataire, ou bien où elle vient de s’installer dans l’urgence ? de ce détail je ne me souviens plus. Mais au bout de quelques temps, elle s’aperçoit que ses règles n’arrivent pas et craint d’être enceinte de Paul (elle craint ou espère, c’est la force du sourire toujours larmoyant et des larmes toujours riantes d’Esther). Scène après scène, on la voit s’inquiéter, vérifier entre ses jambes, se tâter les seins pour sentir s’ils ont grossi, et je crois à plusieurs reprises se réveiller le matin et s’endormir le soir avec chaque fois le même air soucieux de la catastrophe à venir. Elle fait un test de grossesse (ou plusieurs ? tous les jours ?), attend le résultat. Cela sans un mot. Je me rappelle aussi qu’elle prend un thé et tient fermement sa tasse en regardant devant elle, pensive. Dans tout ce passage, chaque geste est empli d’une lourdeur inédite, comme s’il faisait partie d’un rituel pénible qu’il faut renouveler jour après jour jusqu’à ce que quelque chose se passe. Et en effet un beau matin, au lendemain d’un événement dont j’ai là encore oublié le détail, Esther a ses règles. Je crois qu’alors elle rit (pleure) de soulagement. Tout est rentré dans l’ordre. J’ai toujours vu cette crainte de la grossesse d’Esther comme un prétexte : l’occasion de rendre visible à la caméra ce qu’est, en fait, être seul à nouveau. Une manière de faire voir ce qu’est ce retour à soi-même, qui n’est ni joyeux ni malheureux en soi, mais qui s’impose par une certaine virulence, et plus précisément par la puissance de la matérialité. Ce passage dit : Je est un corps en fonctionnement. Une machine qui roule pour elle-même, indépendamment de l’autre – l’être aimé. Quoi qu’il arrive. Esther pendant ce long temps d’inquiétude ne fait pas autre chose que se réapproprier son corps qu’elle avait, quelque part, mis en sourdine ou du moins partagé pendant toutes ses années de vie avec Paul. Dans sa fébrilité (dans : en son sein), c’est à la fois l’épreuve d’une soudaine étrangeté à elle-même et le réapprentissage de la matière qui la constitue qu’elle est en train de faire devant nous. Je ne suis pas sûre d’avoir vu chez un réalisateur façon plus fine et plus belle de fournir à un changement de statut social et un état psychologique leur manifestation physique.

105 – justice

Dimanche 29 août

Leçon du jour : toujours faire confiance aux suggestions insistantes de Youtube. Un mois que je résistais, accrochée que j’étais à Ratatat, découvert tout récemment. Les accointances semblent pourtant évidentes (Justice, dans ses morceaux sans paroles du moins, c’est-à-dire ceux que je préfère, est un peu moins sautillant, tend vers certaines profondeurs). La rencontre n’en est que plus savoureuse.

103 – bien-être

Mercredi 25 août

« L’humanisme radical [de la théorie de Marx] a ceci d’original qu’il est adossé à une théorie du capitalisme, du productivisme et du consumérisme qui le caractérisent. Il consiste en une critique de deux conséquences de ce système : la crise environnementale et l’aliénation, qui s’expliquent par la création de besoins artificiels toujours nouveaux. C’est ce qui fait du « bien-être » une condition toujours précaire en régime capitaliste, car sujette à des crises, environnementale ou autres. Cela jette également un doute sur la réalité du bien-être : s’agit-il d’un bien-être réel ou fictif ? Est-il obtenu au détriment d’autrui ou compatible avec un bien-être général ? » (Razmig Keucheyan, Les besoins artificiels)

102 – lien

Dimanche 22 août

Le lien d’Ingmar Bergman est un film déroutant, peut-être tout simplement inégal. Il raconte la passion adultère d’une mère au foyer bourgeoise avec un jeune archéologue. Je ne m’attarderai pas sur ses aspects esthétiques, qui peuvent à eux seuls freiner l’adhésion et couper l’enthousiasme. Ce film comporte tout de même des éléments suffisamment marquants pour que je les note :

1 – La scène où David et Karin deviennent amants, ou du moins scellent leur amour. On pourrait dire : l’officialisent entre eux sans le rendre officiel aux yeux des autres – sauf à dire que l’adultère même secret est une situation sociale à part entière, ce qui me semble être toute la question posée par ce film.

À ce titre, le dialogue entre les deux personnages est, je crois, assez inédit. Il s’inscrit dans le sillage déjà tracé par David informant fièrement Karin de son coup de foudre dès son premier dîner chez elle et son mari Andreas (puis, un peu plus tard dans la soirée, tandis que les trois regardent des diapositives, David demandant à Andreas à voir une photo de Karin nue). Ici donc, la séduction consiste à jouer cartes sur table. À moins qu’il n’y ait justement pas de tentative de séduction (les personnages étant conquis a priori). C’est cette indécidabilité qui est intéressante.

Dans le petit appartement miteux de David, nulle conversation galante ne vient occuper le silence entre ceux qui se sont retrouvés dans le seul but de coucher ensemble. Au contraire, il n’est question que de la marche à suivre, évoquée par les deux d’un même air ravi. Par son originalité, le dialogue retient l’attention et attise la curiosité. De ce point de vue, une séduction opère bien sur le spectateur. Jusqu’à ce que Karin desomais étendue sur un lit recommence à parler, cette fois de ses complexes et de son mariage, de ses craintes, de ses attentes. La parole se met à déborder, et les confidences deviennent pénibles, pour David à coup sûr. Pour le spectateur le comique affleure aussi. Désir des personnages, désir du spectateur de voir leur désir assouvi, puis gêne, dans des mesures similaires ou bien décalées… Ici, tout se superpose et se croise. Il y a du jeu. Et la pluralité des options dans un instant si court et une scène si intimiste me semble remarquable. Par la suite, l’acte sexuel pourtant envisagé et presque organisé par le couple naissant n’aura pas lieu. Pour autant, une relation intime a bien pris corps (postures, gestes, mots et surtout, une fois retombée toute forme d’excitation : sommeils synchrones).

2 – Toutes les scènes montrant la vie paisible, rangée et parfaitement réglée de Karin au sein du cadre bourgeois que lui assure son mari. On voit très bien ici comment la fonction de mère au foyer consiste avant tout autre chose à perpétuer le bien-être domestique, symbolisé notamment par la couleur blanche, omniprésente. La vie se déroule selon un rythme agréable d’où tout stress est absent. Le ron-ron quotidien est légèrement bousculé par une activité, une visite nouvelles, on n’aurait presque pas le temps de voir les jours passer. Pourtant, une fois sa mission du jour accomplie, Karin se retrouve oisive. Dans ce contexte, l’instauration d’une routine dans la routine, celle des rendez-vous amoureux, vient à point. Karin a tout d’une Emma Bovary. Quant à son amant, il s’avère impulsif et violent. Il ne supporte pas de voir la femme qu’il désire jongler là encore tout à fait confortablement entre ses deux vies (elle se plaindra plus tard de la difficulté de sa situation, mais rien dans ce qui nous est montré ne l’atteste).

3 – Ce très court dialogue :

(Karin a reçu une gifle de David et a une petite marque sur la lèvre. Le soir à la maison, Andreas son mari lui demande ce que c’est, elle fait mine de l’ignorer. Le couple est filmé de près.)

« Est-ce que tu crois que je manque de vitamines ?

Petit sourire d’Andreas : Non, ça m’étonnerait. »

Tout – à la fois la violence de la relation adultère (lèvre), la capacité au mensonge froid qu’il produit (ici chez Karin) et l’immense sécurité propre au mode de vie bourgeois – est concentré dans ce très bref instant. Ce qui semble anecdotique est tout l’inverse : fulgurant.

4 – À partir du moment où Andreas fait savoir qu’il est au courant de la relation adultère, la narration bascule dans quelque chose d’étrange, un peu confus. Mais cette confusion pourrait signifier avant tout l’état des personnages. Andreas subit la relation adultère de sa femme ; pendant tous ces mois il ne la quitte pas. Mais quand elle part à Londres retrouver David qui vient de la quitter, il lui signifie que ce voyage mettra définitivement fin à leur union. Pourtant elle reviendra à la maison peu après, sans qu’on en sache davantage sur le revirement d’Andreas (est-ce parce qu’elle est enceinte ? Andreas s’était-il contenté de bluffer ?). De même, David part, puis revient, annonce comme un bon politicien qu’il a changé. Quant à Karin, elle renonce à David sans qu’on sache exactement pourquoi. Elle quitte Londres sans l’avoir vu, et quand il revient la chercher, elle lui assure vouloir faire son devoir (c’est-à-dire, nous l’avons vu de nos yeux, s’occuper du confort domestique). Tout porte à croire que lors de cette ultime scène, les amants se voient pour la dernière fois. Mais après tant de revirements inexpliqués, cette dernière fois pourrait tout aussi bien s’avérer un énième épisode.

C’est une fin de récit, et pourtant celui-ci ne me semble absolument pas arrêté : rien n’empêche d’imaginer qu’en fait, les personnages sont pris dans un cycle voué à se reproduire éternellement et dans toutes les variations que l’on a déjà vues. On aurait donc fait le tour, ou plutôt un tour, mais d’autres à peu près semblables pourraient suivre. Finalement, ce qui promettait d’être l’histoire d’un triangle amoureux assez conventionnelle ne s’avère classique ni dans son commencement (1), ni dans son issue. Celle-ci alors serait une forme d’enfer, et l’histoire une malédiction ; un mythe de trois Sisyphe ou bien un jour sans fin, dû à l’incapacité de chacun des personnages à trancher. Pour être sincère, je ne sais pas si c’est là la conclusion qu’a souhaité donner Ingmar Bergman à son étrange film. Tentons de le dire autrement : je ne sais pas si c’est un film sur l’indécision ou s’il est indécis.