208 – marqueur

Vendredi 20 mai

À quoi reconnaît-on les grands bourgeois ? Au besoin qu’ils ont de raconter et de se raconter que les personnes qu’ils exploitent sont des amis. Que s’ils peuvent se permettre d’avoir recours à leurs services de subalternes, leurs compétences de sous fifres, c’est parce qu’à l’origine, une relation forte et totalement désintéressée les a liés. On peut en être sûr, plus ils vantent les qualités humaines de ceux dont ils parlent, plus ils les usent.

La baby-sitter est un peu perdue dans ses études, mais tellement calme et attentionnée. Quand on rentre tard le soir, plutôt que de la réveiller et de lui payer le taxi on aime autant la laisser dormir. C’est bien normal. Elle a une chambre – sa chambre – à l’étage, près de celle des enfants. Le matin, ils sont ravis quand avant de partir elle les accompagne à l’école. Le jardinier est un immigré marocain, un brave homme très travailleur. On a voulu l’aider à obtenir ses papiers. Il n’avait pas d’emploi, sa femme était enceinte. C’était il y a vingt ans, on ne l’a jamais regretté. Ils viennent garder le chien quand on part en vacances. Soan est le fils de la concierge. Il traînait un peu après avoir arrêté l’école. Chaque jour on voyait sa mère s’inquiéter un peu plus pour lui. Nous l’apprécions beaucoup. C’est une femme pleine d’humanité. Elle a élevé son fils seule. On la sentait dépassée. Soan nous l’avons vu grandir. Alors on a proposé de l’installer quelques temps dans la dépendance de notre maison de campagne. Il y a trouvé une certaine sérénité. De temps en temps il fait des petits travaux d’entretien dans la propriété.

J’aimerais qu’Élodie soit une bourgeoise. De sa famille je ne veux rien dire, ou le moins possible. Elle-même n’en parle jamais. On ignore si elle a perdu ses parents ou si elle a rompu avec eux. Cependant il faut qu’elle ait ça : au moins ça. Ce marqueur odieux, la dernière trace, indélébile, de son appartenance. Qu’elle montre une affection soudaine pour des petites gens, des gens qui n’auraient a priori aucune raison de faire partie de sa vie et dont la présence dans son entourage serait tout à fait incompréhensible si on ne sentait pas qu’au bout du compte elle se sert d’eux. Cette impression serait provoquée par de minimes remarques, des faits si ténus qu’ils agiraient sur le lecteur à la lisière de sa conscience. Il n’en faudrait pas plus.

Notre impression viendrait surtout du narrateur. Bien conscient quant à lui de la petite escroquerie affective qu’opère la femme qu’il aime, il ne peut s’empêcher de s’en agacer. Tout d’abord par jalousie. Que font tous ces intrus sur son chemin ? Pourquoi en ramène-t-elle toujours ? Quel besoin de frayer avec eux ? Mais aussi, bien sûr, parce que la crainte le ronge de faire lui-même partie de la catégorie, la mauvaise, de ceux qu’elle finira par essorer.

192 – circuit

Mardi 3 mai

Un soir j’arrivai en avance, poussé par une agitation étrange.

Nouvelle.

Je voulais me retrouver dans ce lieu, y retrouver Fossaert. L’horaire était un peu pénible, le mercredi il y avait toujours beaucoup de monde qui venait s’entraîner après le travail. En passant ma carte magnétique à l’entrée je cherchai du regard, tout au fond. Côté barres et haltères. Fossaert avait son spot là-bas, un mètre carré donnant sur une baie vitrée que tous les autres membres du club évitaient, car elle donnait sur la rue. Mais cette fois la place était occupée par deux filles. Elles avaient l’âge d’être au lycée. Elles bavardaient en soulevant vaguement des poids et en regardant si les jeunes gars autour les regardaient. Ce qu’ils faisaient. Au vestiaire j’en aurais le cœur net. Je ne vis pas le sac blanc et bleu devenu familier laissé d’ordinaire sur un banc en aggloméré. Stéphane n’était pas là. Il arriverait peut-être plus tard. Je me changeai, de mauvaise humeur. Au bout d’une vingtaine de minutes, j’errai d’une machine à l’autre – tous les tapis de course et les vélos avaient été pris d’assaut. Je bouillonnais. En désespoir de cause, décidai d’aller suivre le cours de circuit training qui venait de commencer dans la salle attenante. Elle aussi était bondée. Dos au miroir qui occupait toute la longueur de la pièce, Greg le coatch attendait que la grande aiguille de l’horloge au-dessus de lui arrive sur le 12 et que la petite, entraînée dans sa course, tombe sur le 6. On y était presque. Le trentenaire athlétique se tenait tout près d’un tableau blanc mobile. Il y avait inscrit les noms des exercices à enchaîner dans un ordre précis. Les unes après les autres, des femmes – et un homme, en surpoids – s’étaient placées dans la salle, distribuées équitablement sur tout l’espace. Elles aussi patientaient, debout derrière un tapis posé à terre, prêt à l’emploi. Je me faufilai. Saisis un tapis libre, le premier du haut tas. M’installai à mon tour. Je me dis : tout ceci est ridicule. Me retrouver ainsi au milieu de ménagères. Pourvu que Fossaert ne tarde pas. Elles ont toutes plus de cinquante ans non ce n’est pas possible. Il y a un millénaire dans cette pièce. Qu’est-ce que je fais là. Je ne peux pas rester. Je marmonnais comme pour me rassurer mais savais parfaitement qu’une fois lancé dans le circuit il me serait difficile de m’extirper de la salle. Simple politesse, ça ne se faisait pas. La grande aiguille franchit la barre. À cet instant Greg tapa dans ses mains et commença ses explications. De temps en temps il montrait les mouvements. Puis il prit son smartphone. Pour y lire un message feignit de peiner à configurer son chronomètre. L’enclencha. Monta la sono. Fort très fort. Une musique électro de piètre qualité. Boum – boum – c’est parti – boum – boum – un – deux. Trente secondes d’effort, quinze de repos. Cinq tours. C’est pas compliqué. Buvez mais pas trop. Soufflez. Je commençai un peu mollement. J’avais mal sous la plante du pied depuis plusieurs jours et préférais rester prudent. Mais très vite l’agitation qui m’avait pris dans la journée me tendit à nouveau. Je ne trouvai d’autre moyen d’y répondre qu’en accélérant. Je comptais de façon machinale. Expirais de plus en plus bruyamment. Pendant les temps de récupération, j’avais beau y mettre toute mon attention. J’avais beau essayer j’avais le plus grand mal à calmer ma respiration. Au bip je reprenais aussi sec. Ne réfléchissais pas. Je bougeais en tous sens, sans toucher les tapis voisins. M’épuisais. Les brûlures dans les cuisses, le raclement dans la gorge et jusqu’au fond des poumons. La douleur aux poignets quand j’enquillais les pompes, les chevilles dures sous les sauts. Tout cela ne suffisait pas. Je dérouillais sans m’apaiser. Tout en moi se crispait. Je ne pensai plus à m’éclipser en douce pour vérifier si Fossaert était dans la salle aux machines. Je voulais finir le dernier tour, aller au bout du circuit. Quand la sonnerie finale retentit j’étais en nage. Rouge dans le grand miroir. Mon cœur frappait sous mes côtes comme un batteur dépoussière un vieux tapis. Les oreilles bourdonnaient. Je me désaltérai puis sans plus traîner allai ranger mes affaires. En traversant la salle souris aux dames. Je me sentais d’une humeur massacrante. Fossaert ne viendrait pas. Je n’avais plus de forces. Il me fallait partir, maintenant. Et pourtant dans la douche du vestiaire, pourtant tout en me frictionnant le corps engourdi sous l’eau chaude, je me dis : je n’ai pas eu mon compte. Ce n’était pas assez. L’agitation était toujours là. Intacte. À moins qu’elle ne fût devenue entre-temps. Une rage.

Oui.

Une rage profonde en moi apparue sans raison et que rien ne pourrait adoucir. Peut-être que cette rage inexpliquée ne me quitterait plus. Pourquoi partirait-elle, puisque je ne savais pas plus pourquoi elle était venue. Elle serait là, toujours ; voilà tout. Je m’en allais penaud. L’emportais impuissant. Les cheveux encore mouillés, le pied douloureux et le mollet gauche comme déchiré en deux. Je sortis en claudiquant et rentrai chez moi.

189 – pierre blanche

Jeudi 28 avril

Je viens d’avoir une idée de génie.

Sérieusement.

Un truc de fou, l’éclair de l’année, qui m’est venu avec l’achat d’un livre de Jean Echenoz suite aux conseils de Perrine Leblanc dans cette petite interview.

Je suis ravie. Je ne sais pas si ça va être facile mais assurément, ce sera drôle. Il faut m’y mettre dès aujourd’hui. Autant mon roman en cours peut se faire lentement, s’étaler sur plusieurs années (pas moins de deux ans je m’étais dit), autant une telle idée demande que j’y réponde séance tenante. Ça me fera donc deux textes en cours. Jamais fait ça avant. Encore plus excitant. Intense curiosité. Joie.

184 – un effort

Vendredi 22 avril

N’aplatissez pas le bas du dos.

Pardon ?

Vous êtes en train d’écraser votre bas du dos contre la planche. C’est pas bon, ça. Vous allez vous blesser.

Ah ?

Oui, sur cette machine il faut garder sa courbure naturelle. Vous voyez ? Là vous faites une rétrocession du bassin. Vous allez solliciter les mauvais muscles et vous déchirer quelque chose.

D’accord. Là c’est mieux ?

Ouais. Mais pas trop non plus. Faut être à l’aise. Restez comme ça si vous vous sentez bien.

Ok, oui ça va. Merci !

Et puis mettez vos pieds plutôt au milieu.

Les pieds ?

Ceux-là, oui.

Hé hé !

Au milieu des plaques. Ça permet de travailler toute la jambe, et pas juste les quadriceps. Vous venez ici pour quelque chose de particulier ? Pour raison de santé ?

Non, non. Juste pour me muscler. Enfin j’ai des problèmes de clavicule, mais le kiné a eu l’air de dire que si je voulais pas que ça recommence, je devais me remuscler de haut en bas.

Ah oui c’est ce qui s’appelle être précis… parole d’expert, hein.

J’en profite pour me remettre un peu au sport, quoi.

Hmm. Les pieds au milieu alors. Au début en tout cas.

Ok.

La pointe un chouïa écartée.

Ah.

Et les genoux aussi. Les genoux vers l’extérieur.

Comme ça ?

Plus. Encore un peu. Regardez : le tout doit être aligné avec les fémurs. Voilà. Vous voyez la différence ?

Oui, clairement.

Ça fait une belle ligne.

Une belle, oui.

Là vous allez sentir le travail sur toute la cuisse. Demain vous aurez mal partout, et pas qu’à l’extérieur.

Oh, cool ! Ah oui je sens déjà, là. Oh putain c’est dur !

Si c’est trop faut retirer des poids.

Non non, c’est bien.

Super.

Merci.

Et c’est l’inverse, la respiration.

Hein ?

Vous inspirez en descendant, et vous expirez en remontant.

Ah… Oui c’est logique. Je faisais pas attention.

Hésitez pas à exagérer la respiration, surtout quand on commence. Comme ça vous prenez direct de bonnes habitudes. Après ça va devenir naturel. Ça aide pas mal pendant l’effort en fait. Et puis faut pas être gêné pour le bruit. Vous pouvez même gueuler, tout le monde s’en fout : on a tous nos casques.

Ah ! Ah ! C’est vrai ! Il faudra que j’en achète un alors, si je veux m’intégrer.

Voilà.

Vous êtes prof de sport ?

Non, j’aimerais bien !… Ici faut un peu aller les chercher, les coatchs. Ils ciblent ceux qui sont prêts à leur payer des cours particuliers. C’est eux qu’ils aident en priorité. Je sais pas comment ils font mais ils ont l’œil pour les repérer.

Ah oui. C’est sûr, je dois pas trop avoir la tête du client, moi… Nickel vos explications, en tout cas. Ça fait longtemps que vous venez ?

Oui.

Merci beaucoup, hein…

Stéphane.

Merci beaucoup Stéphane. Moi c’est Tom.

Pas de souci, Tom. Je remets mon casque mais si t’as besoin, je suis pas loin.

183 – interpréter

Mercredi 20 avril

Qu’est-ce qu’une interprétation littéraire ? On pourrait dire : un point de vue subjectif, preuves à l’appui. Un travail qui consiste à faire d’une intuition personnelle une révélation pour l’autre. La première fois où j’ai vu une interprétation à l’oeuvre, de mes yeux vu se dérouler, elle a débarqué sans prévenir, comme le ferait un OVNI aperçu du jardin, un soir d’été.

C’était en seconde. J’étais tout au fond de la classe à côté de ma meilleure amie de l’époque, Irène, avec qui je passais mes journées de cours à me bidonner. Ce jour-là, on lit une tirade du Tartuffe, je ne sais plus laquelle, peut-être celle où Dorine enjoint les jeunes amants contrariés de feindre l’obéissance à leur père tyrannique pour gagner du temps. Ou peut-être celle, plus connue, à l’acte III, où Tartuffe dévoile enfin toute sa tartufferie tandis qu’Orgon bout sous la table.

Cela fait une bonne demi-heure que la prof nous interroge sur le texte. Ça ne va pas. Ce n’est pas assez. On tourne autour de quelque chose sans parvenir à l’attraper. La prof trépigne, écarlate. Elle est ainsi : animée. Oui mais encore ? Et alors. Qui est hypocrite ? Ben Tartuffe ? Pas seulement ! Cherchez. Cherchez. Orgon ? Cherchez.

Puis Irène lève un index timide. Elle est tout près, juste à ma gauche. Son bras frôle presque le mien. Je connais son visage de profil. Par cœur : les contours, chaque pore de sa peau. Nous avons fusionné il y a de cela quelques mois. Or je crois bien que c’est la première fois que je la vois lever le doigt. D’habitude elle se cache derrière ses mèches, son eye-liner noir et son rire contagieux, un drôle de cliquetis dans la gorge, un tapotement de pic-vert. D’habitude c’est plutôt moi qui lève le doigt et j’ai des trucs à dire, je parle pour deux. Mais là, non seulement je sèche, mais en plus je n’ai pas la moindre idée de ce qu’elle a en tête.

Tartuffe c’est un personnage hypocrite. Sa voix est tellement douce que tout s’arrête. À présent il faut écouter, dans la classe chacun le sent. Je le sens en tout cas. On ne fait plus un bruit. Ma respiration cesserait presque. Je regarde la prof tout au bout de la salle, devant le grand bureau. Elle observe mon amie avec confiance. Quelque chose en elle aussi reste suspendu. Elle sait peut-être déjà qu’Irène a la solution. La voix tremble un peu. En grec hupocritès. On entend à peine. En grec hupocritès est le comédien. Tend l’oreille. En faisant un éloge du mensonge. Les yeux de la prof bleu perçant s’illuminent. De l’hypocrite. Les lèvres se tendent. Molière fait l’éloge des comédiens. Sourire franc. Reconnaissant. De son métier. Il célèbre le théâtre et les gens qui le peuplent. Fait une déclaration d’amour aux siens. Aux membres de sa troupe il clame qu’il est des leurs. À la face du public, la foule des courtisans. Un public qui les méprise tout en allant les voir pour se divertir. Les applaudit tous les soirs quand l’église les condamne à la fosse commune. Il y a des hypocrites qui font du bien parce qu’ils ne cachent pas ce qu’ils sont. Et puis il y a les vertueux prétendus, les faux dévots, qui baîllonnent le plaisir. Les porteurs de masque ne sont pas ceux qu’on croit. Molière dit tout ça sans le dire. En quelques vers rieurs. Sans agressivité. Il parle avec la douceur de la voix d’Irène.

176 – kadosh

Dimanche 10 avril

Le titre du billet est un trompe-l’oeil, car de Kadosh découvert ce week-end je n’ai pas grand-chose à dire. Je retrouve un scénario assez proche de La Vie invisible d’Eurídice Gusmão, vu peu avant, avec une scène de viol conjugal cette fois sans aucune équivoque possible, et les parcours parallèles de deux sœurs dont l’une s’avérera plus forte ou plus déterminée que l’autre.

Ce qui est saisissant, dans Kadosh, c’est le rituel des religieux, auquel on a d’habitude si peu accès. Les prières, les accessoires. Entre ce film, l’extrait de danse contemporaine de la Batsheva Dance Company et Philip Roth, voilà donc que des souvenirs refont surface. Ceux d’une vie en plein quartier juif, à l’étranger. La jeune mère de famille rousse que je croisais tout le temps mais qui ne me parlait jamais. La fois où, tandis que nous nous étions retrouvées par hasard côte à côte sur la plage la plus proche, elle avait envoyé discrètement l’un de ses enfants me donner un pansement pour mon fils blessé au pied. Elle avait répondu à mes remerciements par un signe de tête à peine perceptible avant de regarder, à nouveau, la mer droit devant elle.

Les voisins d’en face, un couple de personnes âgées absolument charmants qui m’avaient invitée dans leur appartement pour me faire comprendre sans jamais le dire explicitement qu’ils souhaitaient que j’éteigne pour eux une lumière oubliée le vendredi soir.

La femme, fantasque et triomphale, qui avait fait venir avec elle et s’inscrire une dizaine de ses copines au cours d’arts martiaux d’un ami laïc : elle voulait le suivre et devait s’assurer qu’il ne serait pas mixte (la salle avait une capacité d’élèves limitée).

La communauté qui chaque jour faisait jouer ses enfants dans le petit parc dès 15h30 puis s’en allait au compte-goutte pour laisser la place, à 17h tapantes, aux familles musulmanes du quartier.

Et dans les rues pavées, parfois dès l’aube, les hommes toujours impeccablement habillés, tout de noir et de blanc vêtus, avec leur très long manteau, leur feutre haut et leurs papillotes.