81 – essai2

Samedi 24 juillet

Reprise de l’essai1. Drôle de voir comme je noie les informations dans des non-informations qui me semblent pourtant absolument indispensables sur le coup. Mais à la relecture, elles ne disent rien. J’ai essayé de retirer ces non-infos, j’en ai sans doute ajouté d’autres. À ce titre le dernier paragraphe sera (évidemment) à reprendre. Mais un peu plus tard. Au moins le paragraphe en l’état donne une idée de ce avec quoi il faut parfois se bagarrer pour enchaîner trois idées…

Le passage sur les existences/destins/combinaisons/hasards/déterminismes est à revoir aussi (je l’aime bien mais c’est trop de mots).

Changer « dont j’ai mis des années à me remettre » : l’expression est assez mauvaise.

Pas tout à fait convaincue par « Élodie L » ! Pas de panique, je trouverai peut-être à la fin, comme on rédige l’introduction après avoir fini sa dissertation.

71- éclaboussures

Samedi 3 juillet

On peut imaginer un amour (ou une amitié, peu importe le détail) d’une telle force qu’il rejaillirait non seulement sur celui qui est aimé, mais aussi sur celui qui aime. Un amour tel qu’il donne le sentiment de toucher son emetteur à travers l’amour pour l’autre. Non pas que cet amour de l’autre serait en fait un amour de soi ou qu’il ne s’agirait au fond que de se regarder le nombril – l’autre est réellement aimé, pour ce qu’il est -, mais plutôt qu’il serait si débordant qu’on en serait soi-même éclaboussé. En étant tant aimé, l’autre ne peut que vous aimer, et peu importe qu’il vous aime vraiment ou mal ou non car il vous aime au moins de votre amour. Étrange, mais pas tout à fait délirant. Demanderait du moins à être raconté. Raconté à nouveau, car l’a déjà été.

68 – essai1

Lundi 28 juin

Quand j’ai rencontré puis connu Élodie L., elle vivait dans un petit appartement parisien. Elle vivait seule, mais pas solitaire. Entre les murs immaculés car fraîchement repeints de ce qu’elle appelait son « vaisseau » allait et venait quantité de monde, tous amis, collègues ou inconnus qu’elle voulait mieux connaître et avait invités à prendre le thé dans son minuscule salon, minuscule mais cosy, cosy quoique très simple et très sobre. Et de fait, les trois pièces en enfilade donnant du même côté sur une cour intérieure, le peu d’ameublement tout en bois naturel, les quelques cadres accrochés aux murs à hauteur d’yeux comme autant de vues sur le monde, la bibliothèque fournie qui faisait tout le tour de la chambre à coucher, la mezzanine qui surplombait le bureau, tout cela faisait comme un bateau immobile, un refuge confortable au milieu de la ville.

Je pourrais dire que cet espace – mais il me semble qu’on devrait pouvoir le faire pour chacun sans risquer de se tromper – était à l’image de celle qui l’occupait. Solide, paisible, joyeux. Je pourrais même ajouter – mais au risque cette fois d’inoculer un soupçon d’ironie à l’expression, ou plutôt à celui qui l’emploie ici, à savoir moi, le narrateur, puisque je sais la méfiance voire la détestation que portait Élodie à ce vocabulaire faussement bienveillant et surtout creux – que tous deux dégageaient une belle énergie. Une énergie telle en tout cas qu’elle m’attira comme un aimant. Voilà : les dents blanches spontanément exhibées d’Élodie et les murs élégamment décorés de son appartement me plurent autant les unes que les autres quand je les découvris, les unes d’abord, les autres ensuite, mais dans un temps les uns des autres assez peu éloigné. Aussitôt et pour longtemps je ne voulus plus les quitter. Plus exactement, je ne fus plus capable de le faire durablement, quitter le lieu et plus exactement la femme qui l’occupait, et plus exactement son corps et notamment sa voix, si tant est que la voix puisse considérée comme une partie du corps, ou plus exactement les pensées que celle-ci, voix ou femme, exprimait avec une gaieté constante empreinte d’une certaine suavité. De sa gaieté suave pour ainsi dire, la voix donc d’Élodie, grave et dynamique, partait sur des accents vifs pour finir légèrement plus lente, presque traînante, quelque chose de vraiment très étrange à entendre, et avec ça un peu éraillée, comme luttant constamment et avec succès contre des entraves invisibles, comme s’en libérant d’abord en un éclat soudain et victorieux avant de s’apaiser et de se laisser languir un temps, une demi-seconde à peine. Avant d’entamer la phrase suivante.

Bref j’étais amoureux. J’en avais bien besoin. Je sortais d’une histoire pénible, douloureuse, une histoire qui avait tardé à prendre fin et par dessus le marché avait connu un terme encore plus poisseux que les longs mois pourtant déjà peu glorieux qui l’avaient précédé. Ce nouvel amour me tomba dessus sans crier gare, en quelques heures, et il le fit à point nommé. J’ignore si l’on peut s’empêcher de donner une justification rétrospective, ou du moins un sens après-coup à l’irruption inattendue des sentiments, quels qu’ils soient. J’ignore si ce réflexe à la fois logique et narratif de la pensée est chose souhaitable, s’il ne tient pas tout bêtement d’une sorte de superstition, et dans ce cas s’il est bon d’y céder et encore moins, ou encore plus, de s’y complaire. Je me demande s’il ne s’agit pas là de se tromper davantage encore qu’on le fait le reste du temps pour parvenir à mener à bien les affaires quotidiennes, disons les affaires courantes, en niant autant que possible l’inanité de nos existences et l’absurdité des destins humains, qui ne sont, précisément, pas des destins mais plutôt des combinaisons plus ou moins heureuses, des collisions plus ou moins longues et plus ou moins enviables de hasards et de déterminismes. Mais le fait est que lorsque je retisse le fil de ma vie affective, je peux trouver une place – une place de choix – à la rencontre que je fis puis la connaissance d’Élodie. Je peux le faire très facilement, aussi facilement qu’on le ferait d’un des quatre coins d’un puzzle, pour autant qu’un fil puisse se doter d’angles droits.

Et pour employer une autre image, raconter cette histoire bizarre – raconter surtout ce qu’elle m’a fait faire, cette histoire, ce qu’elle m’a fait accomplir, qui fut digne d’un détective privé et que je n’aurais jamais imaginé accomplir un jour de mon plein gré, de mon propre chef même et pour ma seule gouverne – serait comme enfoncer une bonne fois le dernier clou du cercueil, non pas celui d’Élodie désormais morte et incinérée, mais de cet amour, le cercueil de cet amour si l’on veut bien, celui qui m’a mené je ne savais où alors, enfiévré que j’étais à sa naissance, mais à terme et sans que je l’aie jamais, je crois, totalement choisi au point où je me trouve à présent.

66 – notes10

Jeudi 24 juin

Partie 1

– Début de la relation amoureuse entre le narrateur et la femme

– conversation entre la femme et son amie (mots-clés entendus par le narrateur sans être compris)

– découvre le dossier dans la bibliothèque (et voit le nom de l’ex-concubin)

> elle lui explique ce qui s’est passé alors (et l’induit involontairement en erreur)

Partie 2

– Le narrateur fait des recherches, retrouve l’ex-concubin et se met à l’espionner

– découvre l’existence de l’enfant

> spéculations (qui est sa mère? Note une ressemblance avec la femme, est-ce le même type de femme, etc)

– de nouveau avec la femme, fait le test du prénom, qui s’avère insuffisant (spéculations supplémentaires)

Partie 3

– fait venir l’amie sous un prétexte fallacieux, elle lui donne sa version

– fait connaissance avec l’ex-concubin

– dans une cafétéria ou un bar, le fait parler avant de disparaître pour de bon

> alterner ces deux scènes, sans dominante (échos et effets de contraste)

Partie 4

– ultime conversation du narrateur avec la femme

– elle fait sans difficulté le récit du séjour chez les beaux-parents et de ses suites

> revenir sur les conversations précédentes avec les 3 protagonistes (reprise des mots et expressions antérieurs, le discours de la femme reste toutefois le discours principal)

– conclusion par le narrateur

65 – notes9

Mercredi 23 juin

Il faut trouver les circonstances d’émergence de trois discours différents (pas incompatibles, mais qui n’ont été joints par aucun protagoniste jusqu’alors) pour expliquer le départ de la femme.

Et que tous les personnages vivent dans la même ville.

– Discours de la femme (en deux étapes, englobe tous les autres discours) :

1) dans la bibliothèque, le narrateur trouve le dossier médical. Ce sera la seule trace de son passé.

> s’ensuit une discussion entre le narrateur et elle. La femme ne semble rien cacher de ce qui lui est arrivé mais dans les faits, elle se contente de répondre à ses questions (ce qui ne concerne pas le dossier médical à proprement parler reste ignoré du narrateur) – son attitude : elle n’a pas de secret mais ne se sent en aucune mesure obligée de tout dire. Cette attitude explique aussi qu’elle vive encore dans la même ville que son ancien compagnon.

– Discours de l’amie de longue date (en deux étapes) :

A) le narrateur entend des bribes de conversation entre elle et la femme (peut-être appelée Nadège, un prénom doux pour un personnage qui pourrait sembler égoïste) – cette scène intervient très tôt, quelques mots-clés sont prononcés, ils reviendront régulièrement (il faut attendre la fin pour en comprendre le sens)

B) il retrouve l’amie ou plutôt la fait venir (sous un faux prétexte) pour l’interroger et en savoir plus > pour qu’elle parle, imaginer un accord ? un service qu’il lui rendra ?

> les relations doivent toujours apparaître comme contractuelles (ou bien c’est dit à plusieurs reprises comme une vérité générale)

– Discours de l’ex-concubin : le narrateur a lu son nom dans le dossier, il le retrouve et se met à l’espionner.

Le narrateur découvre l’existence de l’enfant > spéculations sur l’identité de sa mère

Il fait le test du prénom auprès de la femme, qui s’avère insuffisant (spéculations en plus de celles déjà largement exposées)

Puis il use d’un stratagème : va faire connaissance avec lui sans dire ses intentions (ex à la salle de sport où il se rend trois fois par semaine) – conversation, le « guide » par ses remarques et l’amène à parler de son passé.

Important : le narrateur, une fois qu’il a sa réponse, disparaît du jour au lendemain du périmètre du mari.

2) Le narrateur revient sur ce qu’il a appris, elle lui donne sa version.

Tous les élements épars peuvent alors être rassemblés.

Mais c’est lui qui a « le dernier mot » (conclusion ou synthèse impossible, le réel multiplie les points de vue comme un auteur multiplie les fictions, opacité des faits, absence de vérité, etc)

64 – notes8

Mardi 22 juin

Naissance de la relation entre le narrateur et la femme

Découvre le dossier dans la bibliothèque – voit le nom de l’ex-mari

> elle lui explique ce qui s’est passé alors (elle l’induit involontairement et partiellement en erreur)

Le narrateur fait des recherches, retrouve l’ex-mari, se met à l’espionner

Il découvre l’existence d’un enfant

> spéculations (qui est sa mère? Note sa ressemblance avec la femme, est-ce elle ou l’ex-mari aime le même type de femme ?)

Test du prénom, qui s’avère insuffisant (spéculations supplémentaires)

problème : quel est l’élément ou l’événement qui la confond ? Le mari croit-il que c’est à cause de la dernière fc ? Le narrateur parvient-il à avoir une discussion avec le mari ? ou avec une vieille amie ?

> envisager au moins un malentendu :

1er malentendu : régulièrement revient le mot « complice » (leitmotiv de la femme), à dissiper à la toute fin. Le soupçon d’un meurtre en B plâne dès le début de l’entrée du narrateur en A.

un autre malentendu possible : la raison véritable du départ de la femme (cf discussion avec un tiers, voire l’ex-mari qui a mal compris ?), à dissiper à la toute fin (dissiper l’iun dissipe l’autre)

62 – eurêka (notes7)

Vendredi 18 juin

« Il n’y avait toujours pas de divorce et l’on était loin de s’attendre à le voir un jour réapparaître, à l’époque où Eduardo Muriel et sa femme se marièrent, une vingtaine d’années avant que je ne m’immisce dans leur vie ou plutôt qu’ils ne traversent la mienne [..] » (Javier Marías, Si rude soit le début)

Suite du billet précédent.

Il suffisait donc que je m’ôte de la tête que le narrateur, la narratrice en l’occurrence, serait celle qui confie ce qui leur est arrivé à elle, à son mari et à d’autres, et en faire un simple intermédiaire par lequel le récit du passé (récit B) pourrait se faire jour.

Dans cette perspective, la trame de A me semble à présent bien plus ouverte. Il devient plus facile d’imaginer différentes occasions de faire se déployer des discours de natures diverses : ainsi mon narrateur (ou pourquoi pas ma narratrice, mais alors ce serait bien un autre personnage féminin que celui, techniquement et jargonneusement intradiégétique à B et à A, auquel je pensais au départ) peut-il devenir un interlocuteur, occasionnel ou régulier, des protagonistes (le mari, la femme, les deux, des proches) ; mais aussi le témoin de discussions auxquelles il ne prend pas part ; ou encore, s’il se trouve plus franchement engagé dans la recherche de la vérité, peut-il interroger, obtenir des indices et parfois même, des réponses. En choisissant un narrateur qui ne sait rien de B quand A commence, un personnage qui doit mener une enquête pour savoir ce qu’il en fut, j’évite le narrateur bavard, j’échappe à la fatalité du monologue et à ses avatars, un monde s’ouvre, je respire.

61 – notes6

Mercredi 16 juin

Avalé Molécules de François Bégaudeau ce week-end. Passer directement de Comme les amours, avec ses phrases aussi lancinantes que des limons brassés par la mer, à cette écriture tranchante, presque rêche, qui ne veut s’étendre sur rien (dont la règle semble d’éviter à tout prix l’épanchement), n’a pas été évident. C’était un peu comme plonger dans un bain glacé après avoir passé plusieurs heures sous la canicule. Puis comme toujours, le corps s’est habitué.

J’ignore si c’est l’accumulation des lectures qui finit par m’embrouiller l’esprit mais depuis, le plan que j’avais élaboré s’est presque évanoui. Je ne parviens pas à trouver la manière optimale de raconter l’histoire pourtant très claire que j’ai en tête. Qu’à cela ne tienne, on va reprendre les choses tranquillement.

Je repars donc des derniers textes lus, qui sont tous des récits de suicides ou de meurtres (je veux raconter une histoire de meurtres, des meurtres qui n’en sont pas mais qu’il faut aborder comme tels – c’est là son enjeu principal).

La facture de Molécules est assez proche de De sang froid : Molécules : Meurtre – enquête – arrestation – procès puis vengeance et délivrance (relative) du meurtrier

De sang froid : vie paisible et meurtre (uniquement la description des corps) – enquête / périple de meurtriers – arrestation – procès puis attente en prison et pendaison des meurtriers (délivrance ?)

Dans les deux cas c’est le procès qui permet de revenir en détail sur ce qui s’est passé au moment du meurtre (+ les éléments antérieurs qui ont abouti à ce meurtre).

Romans de Marías : Récit de la vie du narrateur au cours duquel sont relatés des événements antérieurs. Le récit est toujours déclenché par un événement inattendu, et il faut remonter le cours du temps pour parvenir à l’événement premier, plus inattendu encore, qui est cause de tout ce qui a suivi.

Article 353 du code pénal : Le récit s’ouvre sur un meurtre commis par le narrateur. Il raconte au juge d’instruction depuis le début la succession des événements jusqu’au meurtre. Il s’agit d’une conversation. Il ne se passe pas d’événement majeur dans ce temps de dialogue, sauf à la fin avec le retournement de situation provoqué par la décision du juge.

Toutes ces fictions exposent deux temporalités : le temps (principal) de la narration (récit A) et un temps antérieur et objet d’une énigme (récit B). B avance alors par à-coups au fil de l’avancée de A, et finit par le rejoindre.

Deux possibilités apparaissent ensuite :


OU l’histoire (A) s’arrête là, une fois que tout le passé (B) a été restitué (Art. 353…, Un coeur si blanc, Pense
à moi dans la bataille, Thésée sa vie nouvelle)
OU A se poursuit une fois le passé (B) élucidé (Comme les amours, Molécules, De sang froid)

Synthèse :

Autre élément essentiel et commun à ces romans (excepté De sang froid, dont le narrateur est omniscient) : tous les événements avant A, autrement dit toutes les composantes de B, sont racontés via du discours, c’est-à-dire par une parole rapportée, celle d’un ou de plusieurs personnages (témoins, procès, dialogue des meurtriers, etc).

C’est la question de cette parole qui révèle qui pose question pour mon texte. Quelle doit être la situation d’énonciation ? J’avais pensé à une narratrice s’adressant à son mari (puisque c’est un drame familial), mais le mari a forcément connaissance de nombreux éléments. Or, je voudrais éviter d’écrire des phrases du style « tu sais bien… comme tu le sais…tu te souviens que… » pour informer le lecteur de ce que l’interlocuteur sait déjà (dans Art. 353… le juge d’instruction ne sait rien, l’auteur peut se permettre de faire tout dire au narrateur, ces lourdeurs sont absentes).

Plus généralement, le fait qu’un seul personnage raconte tout à un autre ne me plaît pas trop : c’est l’unique point sérieux de critique que j’aurais à émettre concernant les récits de Marías. Soudain, un personnage veut tout déballer. Ce n’est pas idéal (l’auteur y échappe cependant dans Un coeur si blanc en faisant intervenir deux locuteurs à différentes occasions, ils relateront des éléments de B au narrateur qui pourra ainsi reconstituer le puzzle). Je trouve plus subtile et mieux amenée la multiplication des sources du discours telle que pratiquée dans Molécules.

Mais comme mon histoire n’est pas vraiment un meurtre, il n’y aura pas d’enquête ni de procès qui obligeront qui que ce soit à déployer une parole. C’est cela que je dois débloquer, cela que je dois trouver : une situation, ou plus probablement des situations qui amène(nt) la parole, par exemple de la narratrice, à se délier.

59 – hommage post-moderne

Jeudi 10 juin

Javier Marías et d’autres écrivains proposent une solution au problème que doit se poser tôt ou tard tout auteur actuel : comment écrire après la modernité (d’autres diraient : comment écrire après la mort de la littérature). François Bégaudeau, puis Tanguy Viel, Javier Marías – et Camille de Toledo mais dans une moindre mesure, ou plus exactement dans une mesure dont il semble à présent s’éloigner -, qui sont les auteurs contemporains qui m’ont le plus marquée ces derniers mois, alors même qu’un virage dans mon approche de l’écriture était amorcé (ce qu’on cherche, on le trouve et rien ne dit que ce qu’on cherche aujourd’hui on le cherchera encore à un autre moment) ont tous répondu de la même manière : s’il n’est plus possible de raconter des fictions, si le récit n’est plus envisageable, alors le narrateur doit le rendre nécessaire. Face à l’impasse de la narration il faut – justement – opposer la fatalité de l’histoire, son déterminisme. Opposer et imposer ce dont la littérature ne voulait plus, à savoir une histoire dans ce qu’elle a d’irrémédiable et de définitif.

Écrire aujourd’hui, c’est déplier dans le même mouvement la fiction et les lois internes qui régissent sa trajectoire. Écrire est construire des propositions qui savent à la fois raconter et commenter, décrire et justifier, narrer et expliquer, où l’un et l’autre sans cesse mêlés finissent par se fondre en un régime commun, de sorte qu’on referme le livre en étant persuadé (pas uniquement par le raisonnement mais par la somme des sensations que nous aura procuré le texte) que l’histoire (pas le texte : l’histoire) que l’on vient de lire devait être telle qu’on l’a lue : ses règles d’engendrement et sa forme ont acquis dans l’écriture la force de la nécessité.

Autre tentative de formulation : la fiction contemporaine expose en quelle façon elle est cause d’elle-même. Or, J. Marías est à mon sens un maître dans cette écriture étrange et puissante, cet art de la certitude (parfois il faudrait plutôt dire de la révélation). Le narrateur peut se permettre d’y aborder un thème sous différents aspects y compris les plus contradictoires, puisque toute affirmation sera tôt ou tard justifiée par le récit (telle péripétie viendra la confirmer). L’immense talent de l’écrivain est d’avoir su trouver une formule singulière et hyper efficace d’auto-engendrement narratif.

À partir de là, je ne vois pas une infinité de manières d’aborder le récit. Il sera soit une enquête après-coup, quand tout est fini et tout est trop tard pour modifier l’enchaînement des événements, soit l’exposition lucide d’un acharnement (celui de personnages à devenir ce qu’ils sont ; du hasard ; de la conjonction des deux) et dont le lecteur est témoin au rythme de son avancée. Non je n’en vois pas d’autres mais ce constat ne signifie pas qu’il faut s’abstenir de chercher encore.

56 – nécessaire

Samedi 5 juin

En partant, sans rien dire elle attrapa un instant le bras de Sarah J. un peu groggy à présent par les effets de l’anesthésie. Avec cette main posée furtivement, il était impossible de choisir si l’obstétricienne avait voulu donner avant son départ un signe d’humanité dans ce lieu si froid à la jeune femme alitée voire la réconforter, ou bien si elle s’accrochait à ce bras stable et solide, que Sarah J. laissait immobile sur son abdomen, afin de se soutenir l’espace d’un moment, à peine quelques dizièmes de seconde, et ne pas vaciller tandis qu’elle s’apprêtait à quitter la salle de travail.

Mais plus probablement ce geste était-il un simple automatisme, sans engagement moral et encore moins affectif de sa part, un mouvement entraînant un contact rien de plus. Peut-être même avait-elle fait ce geste d’innombrables fois, alors qu’elle avait accompli ce pour quoi elle était venue, que sa mission s’arrêtait là, juste avant que ne se déclenchent les contractions. Ou peut-être encore, de même que Sarah J. ne pouvait s’empêcher de se répéter intérieurement en un mantra inutile, qu’elle n’était pas tombée enceinte pour donner la mort à son enfant, l’obstétricienne continuait-elle à se dire, après des années d’exercice et probablement des centaines d’avortements, thérapeutiques ou non tout compris, qu’elle était là sinon pour donner la vie du moins l’accompagner, en permettre le cheminement et non y mettre fin, bien que le mal s’avére parfois, ici et là, de temps à autre, disons ponctuellement nécessaire. Car, se rassure-t-on ainsi ou tente-t-on de le faire, quand les choses ne se passent pas comme prévu il faut se convaincre que certains gestes pourtant abhorrés sont soudain devenus indispensables. Et alors, désirant désormais plus que tout supporter leur accomplissement, se donner du courage voire du coeur à l’ouvrage, le médecin comme le patient se rejoignent dans un semblable effort pour accepter le nouvel état de fait. D’où que l’on se place, quel que soit le rôle que l’on joue dans l’affaire, on se dit que si le malheur arrive c’est forcément par une autre sorte de nécessité, bien plus forte, bien plus écrasante que le simple et presque trivial mal nécessaire. Quelque chose que l’on sait ou plutôt veut croire irrémédiable a agi et transformé nos vies. On ne peut que s’incliner. Ce matin le chauffeur de bus a manqué le virage sur le pont de pierre, cela devait arriver. Après des années de lutte, de chimio et de radiothérapie telle femme a succombé à son cancer il ne pouvait en être autrement. Il était écrit quelque part que ce jeune homme mourrait dans un accident de moto. Il fallait que le foetus ne soit pas viable.