104 – prisme

Jeudi 26 août

Tout juste commencé La théorie de l’information d’Aurélien Bellanger. De cet auteur je ne connais à peu près rien, je l’ai découvert dans une émission il y a quelques semaines, voilà tout. À le voir et l’entendre j’ai eu un sentiment d’étrangeté totale, et donc aussitôt suivi d’une grande curiosité. Impression également d’être face à un discours en partie fabriqué, un peu artificiel, mais pas inintéressant du tout. Je ne sais pas ce que ça donnera à l’écrit, je me procure rapidement son premier roman.

Et ça ne manque pas : à la lecture je retrouve la même sensation, cette même étrangeté difficilement expliquable car le texte est objectivement facile d’accès (on trouve des termes techniques mais peu de jargon pour l’instant), mené dans un rythme régulier, avec des phrases simples et une certaine énergie. Pas de doute, la langue roule. Alors pourquoi ce sentiment persistant d’aborder quelque chose qui m’est absolument éloigné, voire franchement allogène ? Je peine un peu.

Après quelques pages, j’arrive à m’y retrouver en rapprochant l’auteur de Tristan Garcia, qui imaginait dans Mémoires de la jungle comment parlerait un singe accédant au langage humain. Ce livre écrit en proto-langage, je l’avais lu sans difficulté. Les styles sont très différents mais peu importe en l’occurrence : pour mieux avancer dans ma lecture, dans un jeu un peu curieux mais utile, je prends le pli de convoquer régulièrement la représentation que je me suis faite de cette ancienne lecture encore vive dans ma mémoire.

Car dans les deux cas, il s’agit de créer une langue simple (encore une fois accessible), et qui pourtant, pour être crédible et juste, demande(rait) à se fonder sur des connaissances solides (linguistique diachronique pour l’un et savoir électro-technologique pour l’autre). Peut-être faut-il parler concernant ces auteurs d’effort de vulgarisation. Peut-être le font-ils sérieusement. Chez Bellanger en tout cas surgit par la voix du narrateur un mélange de technicité et de superficialité, de distance et de mise à plat de tous les éléments (description d’appareils et de technologies variés, principaux événements biographiques et autres péripéties, pensées des personnages avec une focale sur leurs motivations, sensations) tel qu’après plusieurs dizaines de pages, je ne sais toujours pas sur quel pied danser.

Me sentant manquer l’entrée dans le roman non à cause de l’histoire qu’il relate mais du point de vue qu’il explore, je reprends du début. Et puis je finis par trouver un indice, un prisme possible de lecture : « Cependant, Pascal découvrit que le vélux, laissé entrouvert avec son store baissé, transformait sa chambre en chambre noire : la forêt s’affichait, inversée, sur le mur opposé, tandis que le château d’eau flottait comme un bathyscaphe entre le ciel et les frondaisons des arbres. Pascal passait ainsi des heures à regarder le monde extérieur en vue périscopique. »

Regarder le monde extérieur en vue périscopique : voir en miniature le réel habituellement inaccessible au regard. Présenter des faits sous un angle nouveau et de façon concentrée, comme le fait le périscope d’un sous-marin. Précieuse clé à laquelle je m’accroche encore plus sûrement que je ne suis allée la chercher, elle s’avérera peut-être capable d’ouvrir non pas mon imagination mais ma compréhension du livre. Toute la page qui suit cette phrase de Bellanger, par exemple, voilà que je la trouve d’une très grande beauté. À suivre.

Correction du samedi 28 août : Non, Garcia ne fait pas un effort de vulgarisation mais de simplification, et il ne simplifie pas ses connaissances en linguistique mais il simplifie le langage. En imaginant un proto-langage, il va au plus simple de l’expression. Dans ce billet, ce que j’interroge aussi, c’est le besoin que j’ai eu, dans ma déroute, de rapprocher les deux auteurs. La démarche est différente, mais à la lecture il y a bien cette simplification du langage (langage en général chez Garcia, spécifique chez Bellanger) commune. C’est un fait, ce que produit l’un m’a aidée à saisir ce que produit l’autre.

95 – symétrie

Lundi 9 août

Un argument trouvé par les néolibéraux qui vaut son pesant d’or, pour contrer les tentatives de faire payer les entreprises pollueuses.

Principe de la symétrisation du remède et du mal : « Si la pollution a un coût (pour les pollués), les mesures antipollution en ont aussi un (pour les pollueurs). Avant de décider quoi faire, il faut mettre les deux dans la balance.

‘Si une entreprise déverse des polluants dans un cours d’eau, plaide Daniel Fischel, elle impose aux usagers des coûts qui peuvent excéder ses propres bénéfices. Il ne s’ensuit cependant pas que la pollution est un comportement immoral auquel il faudrait mettre fin. Considérons le cas réciproque où l’entreprise, par égard pour les usagers du fleuve, ne pollue pas et opte pour une méthode plus coûteuse d’élimination des déchets. Dans cette situation, les usagers de la rivière imposent aux investisseurs, aux employés et aux consommateurs de l’entreprise des coûts qui peuvent excéder leurs propres bénéfices. Ni polluer ni s’abstenir de polluer n’est a priori ‘éthiquement’ ou ‘moralement’ correct’. Un peu comme si, au prétexte que le fait de blesser quelqu’un et le fait de le soigner ont tous deux des coûts, on pouvait en conclure que les deux actes sont éthiquement indifférents. Je t’ai blessé et ça te coûte, mais te soigner me coûterait à mon tour, j’en conclus donc, vous dit l’économiste en tapotant sur sa calculatrice, que ni le fait de te nuire, ni le fait de réparer le préjudice que je t’ai fait subir n’est a priori ‘éthiquement’ ou ‘moralement’ correct ou incorrect.

Il serait faux, nous assurent ces économistes, de prétendre que c’est toujours aux responsables de payer. Ça dépend, car pénaliser l’auteur du dommage peut s’avérer moins profitable dans l’ensemble que de ne pas le faire. On est ainsi invité à juger les nuisances selon les coûts-bénéfices, où seule importe la considération de la valeur totale. Si celle-ci est ‘plus grande dans le cas où la partie lésée endosse les dommages’, alors, soutient-on, il est économiquement rationnel que les victimes prennent en charge les coûts que d’autres leur ont infligés. ‘Si nous supposons que l’effet nocif de la pollution est qu’elle tue les poissons, la question à trancher est la suivante : la valeur des poissons perdus est-elle supérieure ou inférieure à la valeur du produit que la contamination du cours d’eau rend possible ?’ Si les poissons morts valent moins que la production de l’usine chimique (ce qui est plus que probable), alors il est économiquement rationnel de les laisser crever. » (Carl Schmitt cité par Grégoire Chamayou dans La Société ingouvernable).

C’est intéressant de voir comment la motivation qui préside de manière tacite à l’action de toutes les entreprises qui polluent (les profits valent plus que la santé des hommes, que l’environnement, enfin que tout), est ici formulée et adaptée au discours des farouches défenseurs de l’économie néolibérale. Elle devient donc un argument à part entière. Reste à savoir si celui-ci peut valoir d’un point de vue juridique.

93 – ruissellement

Samedi 7 août

L’essai de Grégoire Chamayou est excellent et son propos limpide.

« La véritable raison d’être de la Bourse et du profit, ‘son ultime justification’ écrivait le néolibéral français Henri Lepage en 1980, est d’abord et avant tout d’être ‘un instrument de régulation sociale’. La ‘légitimité sociale du profit capitaliste’, affirmait-il, se fonde sur les ‘principes de régulation cybernétique de l’économie de marché’. »

[…]

« Les néolibéraux montraient au contraire que l’actionnariat exerçait de façon systémique une « pression puissante sur les managers ». Mais cela n’implique pas que l’autorité managériale se soit évaporée en interne. Ce que le pouvoir managérial perd en latitude de décision, notamment en termes de choix d’investissement, il ne le perd assurément pas en prépotence à l’égard de ses propres subordonnés. On n’a pas l’un ou l’autre – ou bien katallaxia ou bien oikonomia -, on a les deux : soumission à un gouvernement actionnarial, chacun avec ses modalités propres.

Mais soumission de qui à quoi ? Les nouvelles théories de la firme ont tellement défiguré leur objet que les travailleurs ont à peu près disparu du paysage. Vous pouvez lire des dizaines d’articles de ce courant sans que jamais il n’en soit fait mention, comme si l’entreprise se ramenait à une relation à distance entre P-D.G et actionnaires. Lorsqu’on dit et répète qu’on veut ‘discipliner le management’, on parle aussi, par sous-entendu, des travailleurs, eux qui se montraient si récalcitrants à l’époque. À travers lui, sous lui, ce sont eux qu’il s’agissait et qu’il s’agit toujours de mater. La pression disciplinaire exercée au sommet va se répercuter en cascade à chaque rang de l’organigramme jusqu’au dernier, qui en assumera de façon bien particulière le ‘risque résiduel’ – en corps même. Autre genre de ‘théorie du ruissellement’, différente de l’officielle : tandis que les profit s remontent, ce qui retombe en pluie, ce sont les coups de pression, le harcèlement moral, les accidents du travail, les dépressions, les troubles musculo-squelettiques, la mort sociale – parfois aussi, la mort tout court. »

78 – Septicémie

Mardi 20 juillet

Lu la (courte) thèse de médecine de Louis Ferdinand Céline sur Philippe Ignace Semmelweis. Je n’ai plus le texte sous les yeux, voici ce que j’en ai retenu.

L’homme a eu une existence digne d’un personnage de roman, on comprend sans mal que le futur auteur de Voyage au bout de la nuit s’en soit emparé avec autant d’enthousiasme et de verve alors qu’il passait ses diplômes de médecin, puis l’ait publiée douze ans plus tard, une fois devenu écrivain à succès – au passage, la préface de l’édition que j’avais, rédigée par Philippe Sollers, m’a révélé le grand talent d’écriture de ce dernier, je suis curieuse de lire l’un de ses romans. Semmelweis fut obstétricien à Vienne dans la première moitié du 19ème siècle. Par ses observations, il fit le lien entre la fièvre puerpérale des femmes qui accouchaient dans les hôpitaux de la ville et l’absence totale de règles d’hygiènes au sein du personnel soignant. Cinquante ans avant les découvertes de Pasteur (et de Robert Kock, que notre chauvinisme a tendance à faire oublier), ceux-ci étaient totalement ignorants en la matière, au point de passer de la dissection des cadavres à l’accouchement des femmes sans se laver les mains. À l’époque les septicémies étaient légion, malgré la beauté du mot elles tuaient en couche un tiers des femmes. Or, sans pouvoir donner d’élément théorique, Semmelweis comprit que ceux qui se blessaient au cours des dissections étaient victimes du même mal que les femmes mourant de fièvre quelques jours après l’accouchement. Dès lors, il se battit pour imposer la désinfection des mains des médecins. Mais ce n’est que très tard, au terme d’une carrière absolument chaotique que ses conclusions furent reconnues à leur juste valeur. Brisé par le rejet, la guerre et ses ennemis, Semmelweis finit par sombrer dans la folie.

Dans cette vie trois éléments narratifs à retenir :

1) la manière dont l’ensemble des médecins et scientifiques contemporains de Semmelweis se sont acharnés, malgré l’évidence, à étouffer ses découvertes. Comme l’exprime souvent Céline dans son mémoire, il faut dire que Semmelweis s’en prenait de manière virulente aux chefs de service et le paya cher socialement). Céline insiste ainsi, mi-fasciné, mi-réprobateur, sur l’incapacité chronique de Semmelweis à faire preuve de diplomatie au sein des hôpitaux où il exerçait. À ce titre, l’obstétricien pourrait apparaître comme le Jean-Jacques Rousseau de la médecine.

2) à l’inverse, le soutien sans faille qu’il a reçu d’une poignée d’amis, dont celui de Skoda, le médecin qui l’a formé. Ils ont formé comme un mur de protection autour de Semmelweis, qui subissait les pires humiliations et rétrospectivement, montra sans doute assez tôt des signes de fragilité psychologique. De telles amitiés existent dans la vraie vie, on peut donc en évoquer dans la fiction. Pendant des années ses amis sont parvenus à : lui trouver des places in extremis ici ou là, quand plus personne ne voulait entendre parler de lui ; le défendre envers et contre tous, même quand il avait quitté l’Autriche ; le retrouver en Hongrie (je crois) pour lui annoncer que la communauté scientifique le croyait enfin ; et pour finir le ramener à Vienne (je crois) pendant sa longue agonie.

3) sa mort – ironie du sort – par ce qu’il a toujours voulu éradiquer – il suffit de peu d’éléments pour composer une tragédie. On n’est pas loin ici d’une forme d’unité, non plus de temps et de lieu, mais d’action voire de contexte. À la suite d’une coupure faite lors d’une dissection, l’une de ses mains de Semmelweis, puis tout son corps, s’infectèrent.

Il faut imaginer la scène. Semmelweis a 47 ans. Il a perdu la raison. Il a toujours un poste lui garantissant un petit revenu dans la clinique où il a atterri, mais il ne travaille plus depuis des mois. Un jour il sort de sa torpeur, quitte sa chambre, descend rejoindre les jeunes soignants agglutinés autour d’un cadavre, en pousse quelques-uns pour prendre place, ôte le scalpel des mains de l’un d’eux, s’agite de plus belle, plonge ses doigts avec de grands gestes dans la chair en voie de putréfaction, le scalpel dérape, le blesse, Semmelweis meurt trois semaines plus tard dans d’horribles souffrances après que Skoda l’a ramené en fiacre (il me semble) à ses côtés.

(image : site du réseau Canopé)

76 – roman d’Oxford

Mardi 13 juillet

1 – « Tout ce qui nous arrive, tout ce dont nous parlons ou qui nous est relaté, ce que nous voyons de nos propres yeux ou qui sort de notre bouche ou entre nos oreilles, tout ce à quoi nous assistons (et dont, par conséquent, nous sommes en partie responsables), doit avoir un destinataire extérieur à nous-mêmes, et ce destinataire nous le sélectionnons en fonction de ce qui nous arrive ou de ce que l’on nous dit, ou encore de ce que nous disons. Chaque chose doit tôt ou tard être racontée à quelqu’un – pas toujours à la même personne, pas nécessairement -, et chaque chose est mise en réserve comme on le fait lorsqu’on examine et qu’on éliminte et qu’on attribue de futurs cadeaux un après-midi d’emplettes. Tout doit être raconté au moins une fois, même si, comme l’avait décrété Rylands avec toute son autorité littéraire, il y a un temps pour cela. Ou, en d’autres termes au bon moment et parfois pas du tout, si l’on n’a pas su reconnaître ce moment ou si on l’a délibérément laissé passer. Ce moment se présente parfois (le plus souvent) de façon immédiate, pressante et sans ambiguïté, mais bien d’autres fois, il se présente confusément et seulement après des lustres et des décennies, comme c’est le cas pour les plus grands secrets. Quoi qu’il en soit, aucun secret ne peut ni ne doit être gardé à jamais envers quiconque, et il doit absolument trouver ne serait-ce qu’un destinataire une fois dans la vie, une fois dans sa vie de secret.

C’est pourquoi certaines personnes réapparaissent. »

2 – « Mais comme je ne sais pas qui elle est et qu’il est possible que je ne la revoie jamais, je crois que je pourrais commencer à penser ausi à ton amie Clare.

‘Quel idiot me dis-je, pourquoi ne puis-je pas penser à des choses plus fructueuses et plus intéressantes ? Les relations non-consanguines ne le sont jamais, la variété possible des conduites est minime, les surprises sont feintes, les pas sont des démarches, tout est puéril : les approches, les accomplissements, les éloignements ; la plénitude, les combats, les doutes ; les certitudes, la jalousie, l’abandon, le rire ; tout fatigue avant de commencer.' »

3 –

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4 – « Et je ressentis la grande consolation (peut-être même un immense plaisir) de proposer l’impossible dont on sait qu’il ne sera pas accepté : car ce sont justement l’impossibilité évidente et le refus assuré – le refus que ne fait rien d’autre qu’attendre celui qui propose et prend la parole le premier – qui permettent de parler sans réserve et d’être véhément, de se montrer plus sûr en exprimant ses désirs que s’il existait la moindre chance de les voir satisfaits. Et Clare Bayes feignit de me croire – je crois -, de me prendre au sérieux, et elle me donna des explications comme si elles étaient vraiment nécessaires et qu’un non ne suffisait pas, comme s’il fallait qu’elle s’efforçât de ne pas me blesser et qu’il était important que je comprenne (elle se comporta avec délicatesse). « 

Texte d’un Javier Marías alors débutant – le dernier trouvé en traduction française.

69

Mardi 29 juin

Une nouvelle salve de Javier Marías, même si j’ai moins aimé ce dernier roman, Si rude soit le début, que ses précédents. Perdue, évanouie, cette écriture gluante qui m’impressionnait tant, je ne sais pas ce qui s’est passé. Mais il y avait tout de même bien assez de fulgurances pour que je les note (et essaie de m’en souvenir). Une nouvelle salve et une dernière salve avant quelques temps, car maintenant je dois écrire mon propre texte : tout est en place pour que je m’y mette.

« Pour quelle raison devrait-il nous aimer, celui que nous désignons d’un doigt tremblant ? Et pour quelle rasison serait-ce précisément celui-là, comme s’il devait nous obéir ? Pour quelle raison devrait-il nous désirer, celui qui nous trouble ou nous excite et dont nous sommes éperdument amoureux ? Pourquoi un tel hasard ? Et quand il survient, combien de temps cela durera-t-il ? Pour quelle raison devrait durer quelque chose d’aussi fragile, d’aussi précaire, le plus bizarre des assemblages ? L’amour partagé, la voluptueuse réciprocité, la fièvre mutuelle, les yeux et les bouches qui se pourchassent simultanément, les cous qui s’étirent pour entrevoir l’élu parmi la foule, les sexes qui cherchent à s’unir à maintes reprises et ce goût étrange de la répétition, revenir au même corps, repartir et revenir… En général, personne ou presque ne correspond exactement à l’autre […]. »

« Elle se dirigea alors vers sa chambre, sans hâte, sa cigarette à moitié fumée dans une main, le paquet et le cendrier dans l’autre, il ne resterait aucune trace de son incursion. Elle regagnait, comme chaque soir, son lit de douleur, si ce n’est que, cette fois, elle rapportait un humble butin, une sensation. Les sensations sont instables, elles se transforment dans le souvenir, elles varient, elles dansent, elles peuvent prévaloir sur ce que l’on a dit ou entendu, sur le rejet ou l’acceptation. Parfois elles vous font renoncer, parfois elles vous donnent le courage de recommencer. »

« Peut-être imitais-je à présent les personnages de Hitchcock, stimulé par ce cycle auquel Muriel m’avait emmené sans qu’il eût à me tirer par la manche ; il y a, dans ces films, de longs passages où personne n’ouvre la bouche, sans le moindre dialogue, où l’on se contente de voir des êtres aller et venir ; quoi qu’il en soit, le spectateur regarde l’écran, hypnotisé, de plus en plus intrigué, au comble de l’angoisse sans qu’il y ait pour autant de raison objective. C’est la simple observation qui crée l’angoisse et forge l’intrigue. Il suffit de poser les yeux sur quelqu’un pour que nous commencions à nous questionner et à craindre pour son sort. »

« Et rien ne procure plus grande satisfaction que quand elles ne veulent pas, mais ne peuvent dire non. Après ça, une fois qu’elles se sont vues obligées de dire oui, la plupart acceptent, je te le garantis. Une fois qu’elles ont essayé, elles en redemandent, mais elles garderont toujours le souvenir, le sentiment, la rancoeur de n’avoir pas eu le choix la première fois. Et tu ne peux pas le savoir, bien sûr, mais rien de tel qu’un désir tout neuf emprunt d’une vieille rancoeur. »

« l’âge de Mariella Novotny quand ils l’avaient assassinée ou qu’elle était morte ou s’était suicidée »

« La notion de temps des candidats au suicide doit être étrange, car il appartient à eux seuls d’en finir, et ce sont eux qui décident du moment, c’est-à-dire de l’instant qui peut être un peu plus tôt ou un peu plus tard, et il ne doit pas être aisé de le choisir, ni de savoir pourquoi maintenant et non pas quelques secondes pus tôt ou plus tard, ou pourquoi aujourd’hui et non pas hier ou demain, avant-hier ou d’ici deux jours, pourquoi aujourd’hui alors que j’en suis à la moitié d’un livre et que la nouvelle saison de la série télévisée que je suis depuis des années va bientôt passer, pourquoi je décide que je ne vais pas la regarder et que j’en ignorerai à tout jamais le dénouement ; ou pourquoi je cesse de regarder d’un oeil distrait un film que diffuse une chaîne sur laquelle je suis tombée, par hasard, dans cette chambre d’hôtel – ce lieu de passage que j’ai choisi pour me donner la mort sans témoin, seule – n’importe quoi peut éveiller notre curiosité à laquelle nous sommes sur le point de dire adieu ainsi qu’à tout le reste : nos souvenirs et nos connaissances engrangés avec patience, nos angoisses et nos efforts qui, à présent, nous semblent vains ou, en réalité, sans importance ; ces images qui ont défilé sans fin devant nos yeux, ces mots saisis par nos oreilles, passives ou aux aguets ; ces rires insouciants, ces exultations, ces moments de plénitude et d’angoisse, de désolation et d’optimisme, sans oublier ce tic-tac qui n’a cessé de nous accompagner depuis notre naissance, qu’il nous appartient de faire taire et auquel nous devons dire : « Jusqu’ici et pas plus loin […] »

« J’entrai le dernier : j’avais peur de voir la scène, surtout si elle s’était pendue ou s’il y avait du sang, tout en ne souhaitant rien en perdre, maintenant que j’étais là, jamais, jusqu’ici, je n’avais contemplé aucun mort. »

 » il ne sert à rien de se prémunir, de se protéger ou de protéger qui que ce soit, il est donc absurde de souffrir à l’avance ; car, quoi que l’on fasse et en dépit de toutes nos précautions, le pire peut survenir. Et pour peu qu’il se produise, il est déjà trop tard. Et pour peu qu’il se produise, c’est fait. Comme tu le vois, elle est à présent assez détendue avec ses enfants. Au point de les laisser soudain orphelins. »

« en ma présence rien ne laissait transparaître qu’entre lui et Beatriz il y avait jamais eu ce que je savais qu’il y avait, ou peut-être qu’il n’y avait plus (on ne sait jamais au juste ni quand ça commence ni quand ça finit chez les autres) »

« l’instinct retient notre main, elle s’engourdit, elle se crispe. Cela n’a rien à voir avec la volonté. La tête peut vouloir en finir, mais la main refuse de se faire du mal » (cf le film Plongeons : la tête/les genoux)

« Chaque fois que l’on a hâte de voir quelqu’un ou de lui faire part d’une trouvaille, on a également tendance à repousser le plus possible le grand moment. Cela n’arrive, bien entendu, que si l’on est sûr de voir, tôt ou tard, la personne ou de lui relater notre histoire. »

58

Jeudi 10 juin

De nouveau, voici quelques citations et notes revenant sur un roman de Javier Marías, cette fois Comme les amours, que je viens tout juste de terminer. Plus que dans les deux précédents, l’auteur donne tous les signes d’un roman à l’eau de rose (y compris par le choix de son titre) et c’est en fait tout le contraire. Rien de plus désillusionné qu’un récit de Marías.

Extraits

« Il est un autre inconvénient à pâtir d’un malheur : pour qui l’éprouve, ses effets durent beaucoup plus que ne dure la patience des êtres disposés à l’écouter et à l’accompagner, l’inconditionnalité qui se teinte de monotonie ne résiste guère. T ainsi, tôt ou tard, la personne triste reste seule alors qu’elle n’a pas encore terminé son deuil ou qu’on ne la laisse plus parler de ce qui est encore son seul monde, parce que ce monde d’angoisse finit par être insupportable et qu’il fait fuir. »

« Je suis en train de te parler de moi-même mort, je constate qu’il t’est plus difficile qu’à moi de te l’imaginer. Mais tu ne dois pas nous confondre, moi vivant et moi mort. Le premier te demande quelque chose que le second ne pourra te réclamer ni te rappeler, ni savoir si tu le feras. Alors, qu’est-ce que ça te coûte de me donner ta parole. Rien ne t’empêche de ne pas la respecter,, c’est gratuit. »

« La force des faits est si terrifiante que chacun finit par être plus ou moins en accord avec son histoire, avec ce qui lui arriva et ce qu’il fit et ce qu’il cessa de faire, même s’il n’en croit rien ou ne le reconnaît pas. »

« à la longue tout n’est que données et rien n’a trop d’importance, chaque chose qui nous arrive ou qui nous précède tient en deux lignes dans un récit. »

« Et quand Louisa sera de nouveau mariée, et ce pourrait être d’ici à quelque deux ans maximum, le fait et la donnée, bien qu’identiques, auront changé et elle ne pensera plus d’elle-même : « Je suis restée veuve » ou « Je suis veuve », parce qu’elle ne le sera plus du tout, mais « J’ai perdu mon premier mari et chaque jour il s’éloigne davantage de moi. Cela fait si longtemps que le ne l’ai plus vu […] » »

« On ne sait pas ce que le temps fera de nous en superposant ses fines couches indiscernables, en quoi il peut nous convertir. Il avance à la dérobée, jour après jour, heure après heure, et pas à pas empoisonné, il ne se fait pas remarquer dans son labeur subreptice, si respectueux et attentionné qua jamais il ne nous bouscule ni ne nous effarouche. Il apparaît chaque matin avec sa figure invariable et apaisante, nous assurant du contraire de ce qui se passe : que tout va bien et que rien en change, que tout est comme hier – l’équilibre des forces -, que rien ne se crée et que rien ne se perd, que notre visage est le même et aussi nos cheveux et notre contour, que ceux qui nous aimaient, nous aiment toujours. Et c’est tout le contraire, en effet, à ceci près qu’il ne nous permet pas de le concevoir avec ses minutes traîtresses et ses secondes sournoises, jusqu’au jour étrange, impensable, où plus rien n’est comme il en avait toujours été […] »

« Je souhaitai que les deux hommes arrivent enfin à baisser la voix, pour qu’il ne dépende pas de ma volonté de ne pas en savoir davantage. »

« notre relation était circonscrite à ces rencontres occasionnelles chez lui, dans une pièce ou deux »

« votre obstination, qui souvent n’est qu’égarement, fait peur »

Notes

– Le souvenir des gens qu’on aime est entaché de leur fin (effet de contagion rétrospective)

question : et quand la personne n’a pas eu le temps de naître ?

– Présent : indécis (multiplication des options données par le narrateur, comme dans Jacques le fataliste) // passé : irréversible (sauf rebondissement)

– Les objets des disparus : ce qui leur reste de vie

question : quelle évolution, quelle vitalité attribuer à ces objets ?

– On ne peut regretter ce qui n’a pas été

– « quel malheur quelle chance »

– Les figurants de nos existences ./ ceux qui sont au premier plan

– « une désinvolture illimitée »

– Cette personne a-t-elle bien fait ce geste ou non ? Le temps passe, on n’en est plus très sûr.

57

Lundi 7 juin

« alors, avec un peu de chance, peut-être resterait-il près de moi parce qu’il finirait par ne plus bouger »

« Nous ne pouvons prétendre être les premiers, ou les préférés, nous sommes tout simplement ce qui est disponible. » (Comme les amours, Javier Marías)

54 – roman-film

Mercredi 2 juin

Ce n’est un secret pour personne – mais pour moi une exaltation sans cesse renouvelée -, les auteurs Américains écrivent des romans qui sont à peu près des films. Avec le magistral De sang Froid, publié en plein milieu des années 1960, Truman Capote n’échappe pas à la règle ; plus probablement encore fait-il partie de ceux qui l’auront instaurée.

« Il défit sa ceinture, une ceinture Navajo, à boucles d’argent, et garnie de perles bleu turquoise : il l’enleva, la plia et la posa sur ses genoux. Il attendit. Il regatrda la plaine du Nebraska se dérouler, il tripota son harmonica, il inventa un air et le joua en attendant que Dick prononce le signal sur lequel ils s’étaient mis d’accord : « Eh, Perry, passe-moi une allumette. » Sur quoi Dick devait s’emparer du volant tandis que Perry, maniant sa pierre enveloppée dans le mouchoir, devait frapper à coups redoublés la tête du vendeur, « lui ouvrir le crâne ». Plus tard, le long d’un chemin de traverse bien tranquille, il serait fait usage de la ceinture aux perles bleu ciel.

Pendant ce temps, Dick et le condamné échangeaient des histoires sales. Leur rire irritait Perry ; il détestait particulièrement les éclatrs de rire de Mr. Belle, de vigoureux aboiements qui résonnaient tout à fait comme le rire de Tex John Smith, le père de Perry. Le souvenir du rire de son père augmenta sa nervosité ; il avait mal à la tête et les genoux lui élançaient. Il mâcha trois aspirines et les avala sans une goutte d’eau. Bon Dieu ! Il pensa vomir ou s’évanouir ; il était certain que ça lui arriverait si Dick retardait « cette histoire » encore longtemps. La lumière baissait, la route était droite, pas une maison ni un être humain en vue, rien d’autre que la plaine nue de l’hiver, aussi sombre qu’une feuille de tôle. Il fallait y aller maintenant. Il regarda fixement Dick comme pour lui faire prendre conscience de ce fait, et quelques petits signes – le clignotement d’une paupière, une moustache de gouttes de sueur – lui indiquèrent que Dick était déjà arrivé à la même conclusion.

Et pourtant, quand Dick ouvrit la bouche de nouveau, ce fut pour se lancer dans une autre histoire. « Voici une devinette : quel rapport y a-t-il entre aller aux chiottes et aller au cimetière ? » Son visage s’épanouit en un large sourire. « Vous donnez votre langue au chat ?

– Je donne ma langue au chat.

– Quand il faut y aller, il faut y aller ! »

Mr. Bell éclata de rire.

« Eh, Perry, passe-moi une allumette. »

Mais, juste comme Perry levait la main et que la pierre était sur le point de s’abattre, une chose extraordinaire se passa, ce que Perry appela par la suite « un sacré miracle ». Le miracle fut l’apparition soudaine d’un troisième auto-stoppeur, un soldat noir, pour qui le vendeur charitable s’arrêta. « Dites donc, elle est pas mal, celle-là, dit-il comme son sauveur accourait vers la voiture. Quand il faut y aller, il faut y aller ! » (Truman Capote, de Sang-froid)

Décidément on les a bien en face, ces routes droites, dans les romans comme dans les films, comme on voit parfaitement la ceinture aux perles bleues gentiment posée sur les genoux, la sueur et la paupière qui cligne. Avec, en bonus, dans le roman, la scène du meurtre sordide telle qu’elle aurait dû avoir lieu. Ici, l’horreur c’est cadeau.

Pour rappel, j’avais évoqué il y a peu cette dimension cinématographique omniprésente chez « le plus américain des écrivains français« .