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Samedi 5 février

La scène de « dépucelage » d’Euridice qui a lieu pendant sa nuit de noce avec Antenor est particulièrement intéressante. Elle montre l’acte sexuel entre les nouveaux époux et le montre longtemps, en cela elle est assez crue. Euridice est droguée (à son insu) ; ivre, elle doit aller vomir ; sa robe est défaite. Antenor ne la laisse pas, il veut consommer. Les deux se retrouvent dans la salle de bain, elle tombe dans la baignoire puis est jetée par terre pour plus de commodité. Elle s’esclaffe en découvrant le sexe en érection de son mari dénudé (elle n’en avait jamais vu a-t-on appris peu avant). Elle se laisse faire, épuisée. Les deux rient de temps en temps d’un rire nerveux, sinistre. Au moment de la pénétration Euridice souffre et étouffe quelques cris mais elle ne se plaint pas vraiment.

La scène n’est pas à proprement parler une scène de viol. L’héroïne est un peu malmenée mais comme on l’est lorsqu’on est saoul et que les gestes sont maladroits. On ne peut pas dire qu’Antenor ait l’intention de faire mal. Pourtant on comprend sans qu’il y ait la moindre ambiguïté qu’Euridice passe un « mauvais moment » (son amie l’avait prévenue). Les baisers sont rares et les mouvements brutaux. Toute douceur, absente.

On ne peut certes pas dire qu’Antenor ait l’intention de faire mal mais le plaisir d’Euridice l’indiffère. Il est tout occupé à ses propres sensations (son devoir ?). Et l’on comprendra un peu plus tard, tandis qu’il la place devant le miroir et l’embrasse sur l’épaule en exhibant leurs deux anneaux que c’est pour lui une évidence qu’elle est heureuse aussi, c’est-à-dire heureuse d’avoir fait l’amour avec lui autant que de sa situation. Tout cela a beau être totalement nouveau pour elle, sa satisfaction devrait aller de soi. Peut-être même Euridice devrait-elle lui être a priori reconnaissante. La scène malgré sa crudité me semble d’une subtilité admirable. La réalisatrice parvient à la placer exactement dans une sorte de zone grise, celle sans doute qui provoque tant de débats aujourd’hui même, en France, séparant la société en deux clans irréconciliables : celui des « salauds » qui ne verraient pas vraiment où est le problème au prétexte qu’un coït désagréable, douloureux ou juste un peu nul, cela arrive à tous (à toutes), et celui des « hystériques » qui crieraient au crime, ordinaire et patriarcal.

On est à vrai dire dans cette zone où se joue toute la complexité des relations intimes, entièrement dictées par l’organisation sociale. Ici personne n’est violenté contre son gré. Il n’en apparaît pas moins clairement selon quels mécanismes le renoncement au bonheur est imposé par le poids d’un conditionnement. C’est un long apprentissage qui a rendu Euridice docile et consentante. D’ailleurs, a-t-elle jamais eu le choix ? Elle a intériorisé le sort qui l’attend.

Voilà donc en quoi consiste la cohabitation sereine, la solidarité du couple au sein de la famille nucléaire : de la bonne volonté, une forme d’acceptation pour ne pas dire d’abnégation, ici de la part de la femme puisque c’est le regard que pose Martha Batalha avec justesse. Mais pour être tout à fait complet et si l’on avait affaire à un documentaire, on s’attendrait à scruter aussi ce qui se passe du côté de l’homme, à quelles obligations il doit se soumettre à son tour.

Dans le film on a cependant un point de vue parallèle, celui de la sœur Guida, devenue à la fois libre et précaire. Ce point de vue-là, alternatif, est déjà beaucoup. On n’en demandera pas davantage car en réalité tout est dit dans le croisement des destins sororaux. L’émancipation passe par le rejet à la marge. Guida est littéralement éjectée de la société. Mais de là elle fondera une famille de cœur. Pour les autres, dont sa soeur, qui ne peuvent échapper au confort, ils devront faire des concessions. La vie ne leur sera douce qu’autant que la répartition des forces et des tâches, ou plus exactement, la distribution des contraintes, le permet. Cette vie-là, toute acceptable qu’elle semble, restera flottante, comme absente, vidée de sa substance. Un mirage peut-être.

146 – patriarcat

Vendredi 4 février

Il va m’être difficile de continuer la lecture du dernier essai d’E. Todd désormais que j’ai vu la très belle et très cruelle Vie d’Euridice Gusmao et sur laquelle j’essaierai de revenir plus longuement. En deux heures, le patriarcat y est mis au jour de façon absolument éclatante. Contrairement à ce que croit Todd (et c’est ce qui fait de son postulat de départ une erreur majeure), celui-ci n’est pas la négation de la solidarité homme/femme, mais plus simplement la détermination systématique du destin des femmes par les hommes. On le voit très bien dans le couple que forment Euridice et Antenor : domination masculine et entraide au quotidien ne sont en rien incompatibles : il faut bien vivre.

Mais encore faudrait-il définir ce qu’on entend par « solidarité », ce que Todd dans les 90 premières pages de son livre ne fait jamais. Homme et chien – homme et cheval ! – aussi sont solidaires.

145 – amadeus

Mardi 1er février

Il y a trois choses excellentes dans Amadeus, que je n’avais pourtant pas tenu pour un grand film lorsque je l’ai vu adolescente. La première, d’ordre purement esthétique, je m’en souvenais et constate l’aimer toujours :

– la vision dès le début du film de ce très vieil homme, blessé au cou, aux doigts recroquevillés par l’arthrose. Le Salieri tombant à terre puis, plus tard, narrant ses déboires dans sa chambre d’hospice m’a toujours semblé beau et terriblement émouvant de gestes et d’expressions empêchés (par l’âge et sa blessure dans l’histoire, par les couches de maquillage sur le tournage). Je suis certaine qu’il a inspiré à Ford Coppola son non moins sublime (je parle encore du personnage, pas du film) Dracula. Peut-être un jour faudra-t-il que je m’interroge sérieusement sur mon amour sans réserve de ce kitsch-là.

– Ses plaintes mêmes, cruelles et justes : « Tout ce que je voulais, c’était célébrer Dieu. Il m’a donné ce besoin puis m’a rendu muet. Pourquoi ? S’il ne voulait pas de mes louanges, pourquoi m’avoir implanté ce désir comme de la concupiscence ? Pour ensuite me priver de talent ? »

– La scène d’écriture du Requiem sous la dictée de Mozart. Deux professionnels au travail. Simple, lumineux. Aujourd’hui encore, il y a une grande émotion à voir la célèbre partition se construire ainsi. L’idée de l’écriture par Salieri, avec l’ajout successif des parties instrumentales, que le spectateur entend en même temps que Salieri les imagine, me semble assez géniale. Didactique et géniale. Une telle association est rare de ma part. Mais voilà, on dirait que ma mue est bien entamée.