199 – table (bartleby1)

Vendredi 13 mai

L’indigestion semblait signalée par, de temps à autre, un réflexe de mauvaise humeur, une grimace d’irritation qui lui faisait grincer des dents, de manière audible, en présence de fautes commises dans l’exercice de son métier, ou encore par des malédictions superflues proférées dans un sifflement plutôt que par des paroles, enfin et surtout par une insatisfaction perpétuelle avec la hauteur de la table sur laquelle il opérait. Bien que très ingénieux en matière de mécanique, Pinces Coupantes ne parvenait jamais à adapter cette table à ses besoins. Il mettait sous les pieds des éclats de bois, des cales de toute sorte, des morceaux de carton-pâte et finit par essayer un ajustement subtil en repliant dessous des bouts de papier buvard. Mais aucune invention ne pouvait le satisfaire. Si, pour soulager son dos, il soulevait la table jusqu’à lui faire former un angle aigu avec la pointe de son menton, et s’il y écrivait comme quelqu’un qui se serait servi du toit pentu d’une maison hollandaise pour se constituer un pupitre, alors il disait que cela arrêtait la circulation du sang dans ses bras. Si, par contre, il l’abaissait à hauteur de sa ceinture et se courbait pour travailler, alors il était saisi d’un douloureux mal de dos. Bref, le fond de l’affaire était que Pinces Coupantes ne savait pas ce qu’il voulait ou, s’il voulait quelque chose, c’était d’être une fois pour toutes débarrassé de la table d’un gratte-papier.

(Herman Melville, Bartleby)

197 – no variation

Lundi 9 mai

She knew she could repeat the note whenever she wished. Whenever she wished, now that she’d ones found it. There would be no variation […]

She might take back her lover, or never see him again : it would make no difference.

« It would make no difference », she repeated over and over again, weeping uncontrolable tears.

Elle savait qu’elle pourrait répéter la note quand elle le voudrait. Quand elle le voudrait, puisqu’elle l’avait trouvée. Il n’y aurait aucune variation […]

Elle pouvait reprendre son amant ou ne jamais le revoir : cela ne ferait aucune différence.

« Cela ne ferait aucune différence », se répétait-elle encore et encore, en versant des larmes irrépressibles.

Trop mignon.

Expérience de réception : retrouver un personnage, vingt ans après l’avoir regardé comme un objet d’identification. Réaliser qu’on l’appréhende désormais comme un enfant, un être en formation. La sensation, qui n’est pas autre chose que la mesure du temps passé, la conscience soudaine du chemin parcouru, est assez géniale.

196 – le cas desplechin

Samedi 7 mai

J’écris « le cas » car je n’ai jamais su si j’aimais ou pas ce réalisateur, tant ses films m’ont toujours inspiré des sentiments contraires. À l’exception d’Esther Kahn cependant, qui m’avait bouleversée à sa sortie puis accompagnée pendant des années sans que j’y trouve le moindre défaut. J’adorais le personnage, la façon dont cette jeune femme allait, droit, sans protection, sans renoncer à rien, quitte à briser quelques verres sur son chemin ; le mélange de maladresse et de détermination qui l’animait. Cette femme était à mes yeux une invention magnifique et, je crois bien, un modèle à l’époque. M’avait beaucoup plu aussi le tableau de la vie de famille, juive et sans le sou, travaillant dur dans l’Angleterre de la fin du XIXème siècle. La misère et la promiscuité subies de ses membres étaient singulièrement palpables.

En revanche, pour les autres films de Desplechin, ceux que j’ai vus du moins, c’était une autre affaire. Je parle de la longue série de ceux qui se passent dans un milieu – toujours, mais pourquoi pas – bourgeois, parisien d’abord, de province ensuite ; plus exactement dans des familles bourgeoises de province (Rois et reine, Un conte de Noël), dont 1) la progéniture monte à Paris faire ses études ou entamer sa carrière (La Sentinelle, Comment je me suis disputé), et 2) l’un des rejetons, nommé le plus souvent Paul Dedalus et joué par Mathieu Amalric, fait office de vilain petit canard. Égoïste, torturé, du genre fou mais pas trop. Et surtout : fruit pourri de son éducation. Quelqu’un pour qui, pourrait-on croire en poussant un peu la logique, la vie aurait été plus simple s’il avait grandi dans une famille plus prolétaire et moins lettrée… D’où le contraste, saisissant, entre un personnage comme Esther Kahn, muette, quasi autiste, et Paul Dedalus.

Ces films-là sont plus compliqués à appréhender, mais aussi à juger et donc aimer et ce, pour plusieurs raisons. Tout d’abord, ce sont des films-romans, fondés sur du discours, une voix de narrateur ou tout comme. Les dialogues y sont très écrits. Les péripéties sont celles de gens en proie à des angoisses existentielles. Ils font face à la maladie et à la mort, à des peines de coeur et des rivalités (sentimentales et/ou professionnelles). Alors c’est sûr, on nage là en plein art à la française : psychologisant et potentiellement bavard. Pour autant, il y a une très grande justesse dans nombre des scènes de Desplechin. Sans cette justesse, le ton érudit et souvent prétentieux, les personnages atrocement cabotins et les nœuds au cerveau qu’ils semblent se plaire à se faire seraient difficilement supportables. Par conséquent une question s’impose : en quoi consiste cette justesse ?

Comme toujours peut-être, dans un sens suraigu de la complexité. On ne trouvera pas une situation où ne soit exprimé par chacun des personnages un double sentiment. L’univocité dans ces films-ci est tout simplement absente. Au contraire, la dualité affective, constante. Elle pourra s’exprimer via ce même discours. On trouvera par exemples de classiques équivalents des « je t’aime, moi non plus » ou « famille je te haime » qui peuplent les oeuvres d’art. Mais ce n’est pas tout. Dans les conversations des divers protagonistes se mêlent en permanence et avec un délice non feint les registres grossier et soutenu, les remarques triviales et les citations d’écrivains. Chez Desplechin, tout cela va de soi : la vérité, semble-t-il nous dire, ne peut se révéler que dans l’accolement de deux modulations du langage. Mais la dualité (la « dualisation » serait plus juste) ne se contente pas du discours. Plus encore, elle s’exprimera par une contradiction entre ce qui est dit et ce qui est montré. Dans ce geste esthétique, et éminemment cinématographique – on sort ici du simple roman filmé -, le réalisateur excelle. Car c’est dans ce geste même qu’il pourra produire de la tension, du drame, de la relation. Et, par ricochet, l’émotion de son spectateur. Comprendre cela, c’est comme comprendre un truc (au sens de « trick »). C’est comprendre comment la magie opère.

Il faut le souligner : la prise de risque est grande à aller dans ces zones. Pas seulement dans ces zones de la psychologie humaine, mais dans ces zones artistiques. C’est donc la réceptrice heureuse, peut-être même reconnaissante au réalisateur qui écrit ici. Mais quand on y songe il est presque inévitable qu’un tel cinéma, entièrement fondé sur l’oxymore (1), tombe parfois à côté, ou mal. C’est que malgré sa capacité exceptionnelle à faire un cinéma réaliste, Desplechin ne veut pas faire un cinéma réaliste. Il veut faire plus (à ses yeux) que cela. Il veut faire quelque chose comme du cinéma qui fait de la vie qui devient du cinéma.

Je m’explique. Dans la vraie vie, on aime toujours le frère qu’on vient à engueuler. L’affirmer dans une oeuvre, c’est faire preuve de réalisme. Mais « dans la vie », on ne caressera pas la joue de son frère tout en lui hurlant dessus (geste pourtant récurrent dans Rois et reine). Cela, seul le cinéma, ou le théâtre le peut – Desplechin est très proche du théâtre, comme Esther K.

Dans la vie, il arrive d’embrasser de loin, par un souffle léger, l’adolescent difficile. Mais pas d’étouffer ce baiser en recouvrant sa bouche de sa main quand il est suicidaire (telle Élizabeth dans Un conte de Noël).

Un père peut aussi trouver sa fille mauvaise, gâtée, lui dire qu’elle a mal tourné. Mais il ne lui laissera pas une lettre posthume où il lui expliquera qu’il aurait préféré qu’elle meure à sa place (Louis dans Rois et reine). Pas plus que cette lettre, aussitôt cachée sous sa chemise par la fille déchue ne brûlera sa peau.

On le comprend, dans ces choix prédomine la recherche d’effets visuels (parfois accentués par un usage abusif de la caméra à l’épaule). Ainsi, dans la vie, une amoureuse invitée par son amant à Noël et peu sensible aux problématiques de sa belle-famille ne se mettra pas coup sur coup à pouffer, cynique, devant une bagarre entre deux de ses membres, et à embrasser avec la plus grande émotion un troisième au moment de partir (Faunia dans Un conte de Noël). Mais après tout, ce qui compte, c’est qu’on voie, et qu’on voie bien.

Tout ou presque est ainsi chez Desplechin : le vrai, le fort et le franc se retrouvent traduits, mis en images par un artifice revendiqué. On pourrait parler d’outrance. Quand c’est de cela qu’il s’agit, les scènes sont drôles – et de telles scènes sont fréquentes. Mais de l’outrance, l’artifice et la théâtralité sont les pendants plus graves. Plus sérieux. Et alors ce qu’on donne à voir me semble moins aimable. Je me souviens notamment de la dernière image de Comment je me suis disputé avant un générique à la musique sublime. Marianne Denicourt (Sylvia) y jouait aux échecs avec Amalric (Paul), assise par terre et nue… mais prenant soin de toujours se couvrir la poitrine de sa main. Cette image m’avait passablement agacée, tant elle est un mensonge volontaire, ostensible. Le geste est insensé. Par conséquent, tout en montrant à la fois la cohabitation, dans le couple, de l’intimité et d’une forme de pudeur, ce qui est en soi une vérité très belle, cette image parvient à produire du faux. Du faux en surplus. Elle se charge de quelque chose dont je ne parviens décidément pas à saisir l’intérêt.

On peut, je crois, aller plus loin. En réalité ce n’est pas Sylvia qui se cache ici à Paul, mais Marianne Denicourt jouant Sylvia qui se cache au spectateur. Les films de Desplechin ont en permanence conscience d’un public qui les observe. Et à cause de ce savoir qui ne se relâche jamais, ce sont moins les acteurs qui jouent la comédie que les personnages eux-mêmes, tels qu’ils sont incarnés. Voilà d’où vient cette réticence persistante chez moi, cette dualité de sentiments que Desplechin aime tant créer chez ses personnages que je le soupçonne de chercher à la provoquer aussi chez ceux qui regardent son cinéma. Machiavélique.

Notes :

(1) oxymore : nom masculin – figure de style consistant à accoler deux mots de sens contraires, ou en apparence incompatibles. Ex : dans Ferragus, Balzac dit de Paris qu’il est « le plus délicieux des monstres « .

Et en complément ce commentaire, plus ancien mais pas obsolète sur un passage de Comment je me suis disputé.

194 – travelling2 (essais)

Jeudi 5 mai

1) Je bougeais en tous sens, sans toucher les tapis voisins. Levais les jambes alternativement. Ce n’était plus le rythme de la musique qui guidait les mouvements, mais mes genoux qui lui donnaient le tempo. Ils frappaient l’air chargé de vibrations sonores ; se fracassant sur moi elles s’éparpillaient de plus belle. Chacun de mes coups maintenait la cadence. Je ne devais pas flancher, ne pouvais me le permettre. La bonne marche du cours dépendait désormais de la puissance de mes rotules. Cependant, les brûlures dans les cuisses, le raclement dans la gorge et jusqu’au fond des poumons. La douleur aux poignets quand j’enquillais les pompes, les chevilles dures sous les sauts. Tout cela ne suffisait pas. Je m’épuisais en vain.

2) Je bougeais en tous sens, sans toucher les tapis voisins. Quand j’inspirais les vibrations sonores venues de toute la salle m’entraient dans l’œsophage. J’aspirais la musique. Puis je la recrachais. Plus lourde, plus brutale encore. Mais ce raclement de la gorge jusqu’au fond des poumons, les brûlures dans les cuisses. La douleur aux poignets quand j’enquillais les pompes, les chevilles dures sous les sauts. Tout cela ne suffisait pas. Je m’épuisais en vain.

192 – circuit

Mardi 3 mai

Un soir j’arrivai en avance, poussé par une agitation étrange.

Nouvelle.

Je voulais me retrouver dans ce lieu, y retrouver Fossaert. L’horaire était un peu pénible, le mercredi il y avait toujours beaucoup de monde qui venait s’entraîner après le travail. En passant ma carte magnétique à l’entrée je cherchai du regard, tout au fond. Côté barres et haltères. Fossaert avait son spot là-bas, un mètre carré donnant sur une baie vitrée que tous les autres membres du club évitaient, car elle donnait sur la rue. Mais cette fois la place était occupée par deux filles. Elles avaient l’âge d’être au lycée. Elles bavardaient en soulevant vaguement des poids et en regardant si les jeunes gars autour les regardaient. Ce qu’ils faisaient. Au vestiaire j’en aurais le cœur net. Je ne vis pas le sac blanc et bleu devenu familier laissé d’ordinaire sur un banc en aggloméré. Stéphane n’était pas là. Il arriverait peut-être plus tard. Je me changeai, de mauvaise humeur. Au bout d’une vingtaine de minutes, j’errai d’une machine à l’autre – tous les tapis de course et les vélos avaient été pris d’assaut. Je bouillonnais. En désespoir de cause, décidai d’aller suivre le cours de circuit training qui venait de commencer dans la salle attenante. Elle aussi était bondée. Dos au miroir qui occupait toute la longueur de la pièce, Greg le coatch attendait que la grande aiguille de l’horloge au-dessus de lui arrive sur le 12 et que la petite, entraînée dans sa course, tombe sur le 6. On y était presque. Le trentenaire athlétique se tenait tout près d’un tableau blanc mobile. Il y avait inscrit les noms des exercices à enchaîner dans un ordre précis. Les unes après les autres, des femmes – et un homme, en surpoids – s’étaient placées dans la salle, distribuées équitablement sur tout l’espace. Elles aussi patientaient, debout derrière un tapis posé à terre, prêt à l’emploi. Je me faufilai. Saisis un tapis libre, le premier du haut tas. M’installai à mon tour. Je me dis : tout ceci est ridicule. Me retrouver ainsi au milieu de ménagères. Pourvu que Fossaert ne tarde pas. Elles ont toutes plus de cinquante ans non ce n’est pas possible. Il y a un millénaire dans cette pièce. Qu’est-ce que je fais là. Je ne peux pas rester. Je marmonnais comme pour me rassurer mais savais parfaitement qu’une fois lancé dans le circuit il me serait difficile de m’extirper de la salle. Simple politesse, ça ne se faisait pas. La grande aiguille franchit la barre. À cet instant Greg tapa dans ses mains et commença ses explications. De temps en temps il montrait les mouvements. Puis il prit son smartphone. Pour y lire un message feignit de peiner à configurer son chronomètre. L’enclencha. Monta la sono. Fort très fort. Une musique électro de piètre qualité. Boum – boum – c’est parti – boum – boum – un – deux. Trente secondes d’effort, quinze de repos. Cinq tours. C’est pas compliqué. Buvez mais pas trop. Soufflez. Je commençai un peu mollement. J’avais mal sous la plante du pied depuis plusieurs jours et préférais rester prudent. Mais très vite l’agitation qui m’avait pris dans la journée me tendit à nouveau. Je ne trouvai d’autre moyen d’y répondre qu’en accélérant. Je comptais de façon machinale. Expirais de plus en plus bruyamment. Pendant les temps de récupération, j’avais beau y mettre toute mon attention. J’avais beau essayer j’avais le plus grand mal à calmer ma respiration. Au bip je reprenais aussi sec. Ne réfléchissais pas. Je bougeais en tous sens, sans toucher les tapis voisins. M’épuisais. Les brûlures dans les cuisses, le raclement dans la gorge et jusqu’au fond des poumons. La douleur aux poignets quand j’enquillais les pompes, les chevilles dures sous les sauts. Tout cela ne suffisait pas. Je dérouillais sans m’apaiser. Tout en moi se crispait. Je ne pensai plus à m’éclipser en douce pour vérifier si Fossaert était dans la salle aux machines. Je voulais finir le dernier tour, aller au bout du circuit. Quand la sonnerie finale retentit j’étais en nage. Rouge dans le grand miroir. Mon cœur frappait sous mes côtes comme un batteur dépoussière un vieux tapis. Les oreilles bourdonnaient. Je me désaltérai puis sans plus traîner allai ranger mes affaires. En traversant la salle souris aux dames. Je me sentais d’une humeur massacrante. Fossaert ne viendrait pas. Je n’avais plus de forces. Il me fallait partir, maintenant. Et pourtant dans la douche du vestiaire, pourtant tout en me frictionnant le corps engourdi sous l’eau chaude, je me dis : je n’ai pas eu mon compte. Ce n’était pas assez. L’agitation était toujours là. Intacte. À moins qu’elle ne fût devenue entre-temps. Une rage.

Oui.

Une rage profonde en moi apparue sans raison et que rien ne pourrait adoucir. Peut-être que cette rage inexpliquée ne me quitterait plus. Pourquoi partirait-elle, puisque je ne savais pas plus pourquoi elle était venue. Elle serait là, toujours ; voilà tout. Je m’en allais penaud. L’emportais impuissant. Les cheveux encore mouillés, le pied douloureux et le mollet gauche comme déchiré en deux. Je sortis en claudiquant et rentrai chez moi.

191 – courir,

Dimanche 1er mai

donc, est la biographie fictionnelle d’Emil Zátopek écrite par Jean Echenoz. Elle contient de très bonnes choses. Comme souvent dit concernant l’auteur, une économie de moyens, une simplicité dans la phrase et un humour tendre et constant qui rendent le texte éminemment sympathique. Il y a une sorte d’évidence dans la lecture, elle coule d’elle-même, passant d’un événement à un autre sans à-coup, un peu comme on court d’ailleurs, prenant un virage ici, ralentissant là, dans la montée, puis accélérant à nouveau, mais le tout avec une certaine fluidité : on avance, régulier, jovial, sécure.

Dans ce mouvement, j’ai particulièrement apprécié le travail d’énumération (il faudrait que je retrouve et cite quelques exemples, j’ai lu sans prendre de notes) : elles restent discrètes (d’une longueur « raisonnable ») mais permettent de dire beaucoup d’un fait. Je découvre par la lecture d’Echenoz qu’il existe un véritable art de la liste, qu’il maîtrise parfaitement. Ainsi parvient-il à balayer tout un pan du réel de façon à la fois très simple et efficace.

J’ai aussi noté, à l’occasion de ces énumérations, la disparition systématique des points d’interrogation (quand par exemple il s’agit de répertorier les questions posées par les journalistes au coureur prodigieux). Un tel choix me touche beaucoup. J’ai tendance également à gommer ces signes de ponctuation. J’ignore pourquoi, mais je trouve souvent les questions plus fortes lorsqu’elles ne se manifestent que par la syntaxe (sujet inversé), les pronoms interrogatifs (que – quoi), les marques d’oralité et le contexte, et non plus par la ponctuation. Je le fais beaucoup sans pouvoir expliquer quel est alors l’effet recherché.

Voyons avec Echenoz. Chez l’écrivain, le passage où des questions sont privées de leur point d’interrogation n’est plus tout à fait du discours indirect libre. Il est, je crois, davantage que cela. Une mise à plat s’opère qui transforme de la vie – la parole des journalistes, pour reprendre mon exemple – en une somme de mots, dérisoire, mitraillée de manière automatique et répétable à l’infini. Zatopek suscite partout, sur tous les stades du monde, les mêmes réactions et doit en conséquence répondre aux mêmes éternelles questions. Il le fait en souriant. On sent l’ironie de l’auteur, sa désignation de l’absurde. C’est sûr, il y a du Beckett dans tout ça.

On retiendra aussi la description du style ahurissant du coureur, ainsi que le lien plein de malice qui est fait entre son talent et son nom. Ce passage est un bijou :

L’ensemble, je l’ai dit, montre une étonnante légèreté. On traverse la vie du champion comme s’il s’agissait d’une vie à la fois étonnante et banale, à portée d’homme. Tout le travail tient ici, ce qui est à mon sens un véritable exploit. Mais justement, j’ai un gros bémol concernant le roman. Car les seuls moments où le texte reprend une forme de gravité sont lorsqu’il évoque – dénonce serait ici plus adéquat – les crimes communistes. De la censure, la limitation des déplacements dans le bloc de l’ouest aux procès iniques, en passant par les emprisonnements et le travail forcé dans des usines où il faut manipuler de l’uranium, le ton devient soudain beaucoup moins distancié. C’est dommage que l’auteur n’ait pas réussi à tenir là aussi. Si le projet était de donner à voir un autre point de vue sur une existence, considérée comme extraordinaire, pour en faire quelque chose qui glisse, qui ne se maîtrise pas et échappe toujours à la compréhension, alors il fallait le faire pour le talent prodigieux de Zatopek autant que pour la férocité du régime soviétique. Dans le roman, et malgré les quelques explications émises, le coureur semble battre tous les records sans qu’on parvienne jamais à mettre tout-à-fait le doigt sur ce qui le rend si fort, si différent. Mais il tombe en disgrâce pour des raisons on ne peut plus claires : le régime est mauvais, le communisme a produit une dictature, il a pouvoir de vie ou de mort sur chacun, l’exerce de manière impitoyable. Je trouve que c’est une erreur (pas de penser que L’URSS fut un régime terrible, bien sûr, mais d’avoir changé de regard en cours d’écriture).

En effet, ou bien le roman est politique, ou bien il ne l’est pas. Pour être plus exacte, de deux choses l’une, ou il dépolitise le parcours de Zatopek (au point de nous proposer un Lucky, un Molloy, une figure hors-réel qui saura nous toucher de là où elle est), ou bien pas du tout. Or, Echenoz a volontairement imaginé une sorte de pantin traversé par la vie, balloté par la folie totalitaire. Une figure impossible / mais plongée dans l’histoire. Autant dire : un oxymore. L’idée est intéressante, mais elle ne peut que mener vers certains raccourcis. En effet, si les méfaits du communisme façon Staline sont cités comme forces agissantes, alors il est dérangeant que certains comportements de Zatopek aient été quant à eux escamotés. La sélection des informations, dans ce cas, interroge. Celui-ci par exemple pas dénoncé l’invasion de Prague par l’armée russe sans vraiment le vouloir, embarqué presque malgré lui par une foule en colère puis aussitôt tombé en disgrâce auprès de sa hiérarchie, comme Echenoz le raconte : Zatopek a dénoncé à plusieurs reprises cette invasion. Il savait ce qu’il risquait. Il a fait un choix politique.

De même, il n’a pas quitté son emploi d’éboueur parce que les habitants lui montraient leur soutien en allant déposer à sa place leurs ordures dans la benne (ce qui ressemble à un de ces petits miracles que la vie ne nous offre que trop rarement), mais parce que son réseau d’amis a œuvré pour que l’État lui attribue un autre emploi. Qu’on me comprenne : il n’est pas question ici de minimiser ni de justifier les ignominies qu’ont vécues les populations d’URSS. Mais le procédé consistant à transformer Zatopek en brave machine à courir victime hallucinée de l’horreur communiste, dans la mesure où il implique un arrangement avec le réel, et finalement la simplification bien pratique de celui-ci, me pose problème. Il suffit de se renseigner un minimum pour comprendre que Zatopek a eu une attitude ambiguë avec le pouvoir tout au long de sa vie (ce que je ne suis pas en train de juger, ne serait-ce que par manque de précisions sur ce point, mais ce qui me semble être en soi matière à intérêt romanesque).

Enfin, l’issue du roman, sa dernière phrase a de quoi interroger. Je spoile pour la bonne cause. Passons sur le fait que le récit s’arrête avant la chute du régime soviétique et qu’il fait donc l’impasse sur la réhabilitation de Zatopek par Václav Havel et le regain de gloire qu’il a connu dans les dernières décennies de son existence. Contentons-nous de regarder cette phrase de près :

« Bon, dit le doux Émile. Archiviste, je ne méritais sans doute pas mieux. »

On comprend toute l’ironie du propos : un champion du monde de course à pied, recordman inégalé, finit archiviste après avoir été déchu de son grade militaire (obtenu au passage de façon assez douteuse, au gré des victoires sportives et des médailles et non de ses faits d’arme). Pour autant, il ne se plaint pas et accepte son sort parce qu’il est modeste. Et bien cela me gêne. Vraiment. Non seulement le poste d’archiviste, attribué à Zatopek grâce à ses relations, lui a permis d’utiliser ses connnaissances en langues étrangères (on peut aussi imaginer un homme heureux de manier celles-ci tout au long de sa journée de travail), mais encore je ne vois pas quelle infamie il y aurait à ce qu’un athlète à la retraite se reconvertisse en archiviste. J’ai beau chercher, je ne vois pas quelle infamie il y a à être archiviste. Alors je demande : quel est ce « mieux » auquel pense Echenoz ? Et si un tel poste était une déchéance, à cause notamment des conditions de son exercice, quelles sortes de personnes le méritaient plus que notre héros ? Et pour quelles raisons ? Selon quels critères ? Mais je m’emballe.

Pour tout dire, ce que je perçois dans cette fin de roman, c’est une volonté de fabriquer du Kafka avec le réel ; volonté plutôt étrange, car des situations kafkaïennes, il en existe réellement. On en a tous entendu parler, ou même parfois vécu à des degrés divers, le plus souvent anecdotiques fort heureusement. Mais cette fois, le désir de l’auteur de produire artificiellement un effet dans une biographie de célébrité, de plaquer cette lecture littéraire sur une vie d’homme l’a amené à des choix pour le moins discutables. Discutables politiquement car, force est de le reconnaître malgré le réjouissant talent de l’écrivain, parfois un peu faciles.