39 – le lac

Mercredi 5 mai

Une femme prit en charge le reste du groupe, le devança et le fit vite monter à bord. Elle agitait ses bras, allez allez pour donner les directions et criait dans un italien que nous imaginions arrosé du patois local. Plongés soudainement dans la petite ville portuaire, nous ne nous attendions certainement pas à tant d’agitation, nous qui étions descendus des montagnes en touristes, sans intention ni prétention autres que de continuer à cultiver notre oisiveté en un lieu un petit peu différent, la faire migrer du jardin du chalet où nous avions passé nos journées à, ce jour-là, un petit bateau au milieu du lac ; nous étions arrivés devant le quai nonchalants et innocents, poussés par ce vague désir de changer de paysage, amollis par la chaleur de l’été et le surplus de sommeil que nous nous étions imposé – la seule chose, à vrai dire – depuis notre arrivée.

Rendus tout cotonneux par tant de grasses matinées et de siestes sur les chaises longues, nous nous heurtâmes donc à l’économie de ce lieu touristique dans toute sa violence. Tout le monde y semblait affairé. Nous ne nous étions non vraiment pas préparés mais pas du tout à cette agitation : nous nous sentîmes en quelques instants pris dans un guet-apens, sans armures ni stratégie, serrés par les aboiements ni chef pour nous guider. Il aurait suffi de voir alors nos visages déconfits pour y lire la débâcle. Les décibels fusaient de toutes parts dans cet horrible petit port saturé de jambes en tongues et chaussettes et nous n’avions aucun moyen de mettre fin au tumulte.

Nous nous étions dépêchés de régler la location puis assis aux quatre coins du bateau encore amarré : il ne restait qu’à partir. Un peu prostrés, un peu sonnés, nous guettions à présent quelque borborygme en guise d’autorisation de sortie. La femme finit par rejoindre le quai cimenté. Elle déroula la corde, la lança sur le pont du bateau. Puis elle se contenta de se détourner en guise d’au-revoir. Elle leva peut-être même les yeux au ciel un instant, agacée par nos têtes d’adolescents attardés qui s’étaient couchés tard, mais peut-être déjà aussi par celle d’idiots heureux des clients suivants, quant à eux beaucoup plus classiques, plus vieux et plus riches, probablement des Allemands mais voilà : ce n’était plus notre problème. L’un de nous fit démarrer le moteur. Vite vite nous filâmes, vers le large toutes. Dans notre avancée nous respirions bien mieux et nos figures, fouettées par le vent frais, se détendaient.

Après quelques minutes nous décidâmes de faire longer le bateau sur la côte en un rythme plus tranquille. Nous y étions. Sous la puissance ralentie de l’air, nous sentions notre peau chauffée par les rayons du soleil. Ici, c’était chaud et un peu frais à la fois, doux, vif. Plus tard encore le moteur fut arrêté. Alors, avec la lenteur d’un rituel sacré, nous sortîmes des sacs à dos les crèmes solaires, des paquets de fruits secs et des bouteilles. Nous avions tous chaussé nos lunettes noires. Champagne. Bouchons retombés dans l’eau, cris de joie, un tour au goulot, selfies.

Plus tard, tous nous allongeâmes à l’avant du petit pont éclaboussé d’eau douce et d’alcool. Allongés en filet de sardines agglutinées sur une gigantesque flaque, nous goûtions, cette fois bien en ordre de bataille, la chaleur. Les flots nés des mouvements du bateau au milieu de cet immense lac, en claquant contre le bois, nous berçaient avec une grande douceur.

Nous restions ainsi, longtemps immobiles, silencieux, puis nous moquant soudain de l’Italienne, tentant un jeu de mots, muets à nouveau, concentrés sur les rayons qui pénétraient les avant-bras, les jambes, les pommettes, relevions de temps en temps un genou, le laissions retomber ; nous changions mollement de profil pour unifier la sensation de chaleur sur tout le corps, pour finir nous étions ce pont qui comme nous avait été mouillé, qui avait séché, était maintenant de nouveau brûlant ; nous savourions cet espace, étroit, à peine au-dessus de l’eau, ce petit morceau de luxe que nous avions réussi à arracher en nous collectant, le temps de réaliser quelques plongeons en eaux claires et deux évaporations, claques amicales sur les fesses davantage, jets de gouttes au creux des reins, éclats de rire et colères feintes, avant de nous allonger encore et de plonger dans le silence, yeux mi-clos.

Dans cette intimité totale au milieu de nulle part, nous percevions chaque nuage devant la lumière du soleil qui déclinait peu à peu comme un véritable événement, chaque avion de tourisme, eh, chaque oiseau, chaque t’as vu ça ? saut de poisson. Alignés et complices, unis dans la jouissance et pourtant solitaires, à présent chacun de nous s’absorbait dans une contemplation intérieure, celle de cette obscurité étrange, si profonde mais qui nous laisse réactifs à l’entour, de cette nuit qui n’en est pas une quand les paupières à peine baissées, à peine posées, laissent apparaître des taches ça et là de couleur. Sur le bateau, dans ce calme absolu, nous retrouvions enfin notre bonheur paresseux : un peu flottants nous nous trouvions là et ailleurs, comme n’importe où à la fois point d’arrivée et point de départ, heureux : indifférents.

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