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Mardi 31 août

Dans Comment je me suis disputé d’Arnaud Desplechin se trouve un passage très marquant. Un passage silencieux. Paul vient de quitter Esther. Elle se retrouve dans son studio – qu’elle a réintégré désormais qu’elle est à nouveau célibataire, ou bien où elle vient de s’installer dans l’urgence ? de ce détail je ne me souviens plus. Mais au bout de quelques temps, elle s’aperçoit que ses règles n’arrivent pas et craint d’être enceinte de Paul (elle craint ou espère, c’est la force du sourire toujours larmoyant et des larmes toujours riantes d’Esther). Scène après scène, on la voit s’inquiéter, vérifier entre ses jambes, se tâter les seins pour sentir s’ils ont grossi, et je crois à plusieurs reprises se réveiller le matin et s’endormir le soir avec chaque fois le même air soucieux de la catastrophe à venir. Elle fait un test de grossesse (ou plusieurs ? tous les jours ?), attend le résultat. Cela sans un mot. Je me rappelle aussi qu’elle prend un thé et tient fermement sa tasse en regardant devant elle, pensive. Dans tout ce passage, chaque geste est empli d’une lourdeur inédite, comme s’il faisait partie d’un rituel pénible qu’il faut renouveler jour après jour jusqu’à ce que quelque chose se passe. Et en effet un beau matin, au lendemain d’un événement dont j’ai là encore oublié le détail, Esther a ses règles. Je crois qu’alors elle rit (pleure) de soulagement. Tout est rentré dans l’ordre. J’ai toujours vu cette crainte de la grossesse d’Esther comme un prétexte : l’occasion de rendre visible à la caméra ce qu’est, en fait, être seul à nouveau. Une manière de faire voir ce qu’est ce retour à soi-même, qui n’est ni joyeux ni malheureux en soi, mais qui s’impose par une certaine virulence, et plus précisément par la puissance de la matérialité. Ce passage dit : Je est un corps en fonctionnement. Une machine qui roule pour elle-même, indépendamment de l’autre – l’être aimé. Quoi qu’il arrive. Esther pendant ce long temps d’inquiétude ne fait pas autre chose que se réapproprier son corps qu’elle avait, quelque part, mis en sourdine ou du moins partagé pendant toutes ses années de vie avec Paul. Dans sa fébrilité (dans : en son sein), c’est à la fois l’épreuve d’une soudaine étrangeté à elle-même et le réapprentissage de la matière qui la constitue qu’elle est en train de faire devant nous. Je ne suis pas sûre d’avoir vu chez un réalisateur façon plus fine et plus belle de fournir à un changement de statut social et un état psychologique leur manifestation physique.

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