61 – notes6

Mercredi 16 juin

Avalé Molécules de François Bégaudeau ce week-end. Passer directement de Comme les amours, avec ses phrases aussi lancinantes que des limons brassés par la mer, à cette écriture tranchante, presque rêche, qui ne veut s’étendre sur rien (dont la règle semble d’éviter à tout prix l’épanchement), n’a pas été évident. C’était un peu comme plonger dans un bain glacé après avoir passé plusieurs heures sous la canicule. Puis comme toujours, le corps s’est habitué.

J’ignore si c’est l’accumulation des lectures qui finit par m’embrouiller l’esprit mais depuis, le plan que j’avais élaboré s’est presque évanoui. Je ne parviens pas à trouver la manière optimale de raconter l’histoire pourtant très claire que j’ai en tête. Qu’à cela ne tienne, on va reprendre les choses tranquillement.

Je repars donc des derniers textes lus, qui sont tous des récits de suicides ou de meurtres (je veux raconter une histoire de meurtres, des meurtres qui n’en sont pas mais qu’il faut aborder comme tels – c’est là son enjeu principal).

La facture de Molécules est assez proche de De sang froid : Molécules : Meurtre – enquête – arrestation – procès puis vengeance et délivrance (relative) du meurtrier

De sang froid : vie paisible et meurtre (uniquement la description des corps) – enquête / périple de meurtriers – arrestation – procès puis attente en prison et pendaison des meurtriers (délivrance ?)

Dans les deux cas c’est le procès qui permet de revenir en détail sur ce qui s’est passé au moment du meurtre (+ les éléments antérieurs qui ont abouti à ce meurtre).

Romans de Marías : Récit de la vie du narrateur au cours duquel sont relatés des événements antérieurs. Le récit est toujours déclenché par un événement inattendu, et il faut remonter le cours du temps pour parvenir à l’événement premier, plus inattendu encore, qui est cause de tout ce qui a suivi.

Article 353 du code pénal : Le récit s’ouvre sur un meurtre commis par le narrateur. Il raconte au juge d’instruction depuis le début la succession des événements jusqu’au meurtre. Il s’agit d’une conversation. Il ne se passe pas d’événement majeur dans ce temps de dialogue, sauf à la fin avec le retournement de situation provoqué par la décision du juge.

Toutes ces fictions exposent deux temporalités : le temps (principal) de la narration (récit A) et un temps antérieur et objet d’une énigme (récit B). B avance alors par à-coups au fil de l’avancée de A, et finit par le rejoindre.

Deux possibilités apparaissent ensuite :


OU l’histoire (A) s’arrête là, une fois que tout le passé (B) a été restitué (Art. 353…, Un coeur si blanc, Pense
à moi dans la bataille, Thésée sa vie nouvelle)
OU A se poursuit une fois le passé (B) élucidé (Comme les amours, Molécules, De sang froid)

Synthèse :

Autre élément essentiel et commun à ces romans (excepté De sang froid, dont le narrateur est omniscient) : tous les événements avant A, autrement dit toutes les composantes de B, sont racontés via du discours, c’est-à-dire par une parole rapportée, celle d’un ou de plusieurs personnages (témoins, procès, dialogue des meurtriers, etc).

C’est la question de cette parole qui révèle qui pose question pour mon texte. Quelle doit être la situation d’énonciation ? J’avais pensé à une narratrice s’adressant à son mari (puisque c’est un drame familial), mais le mari a forcément connaissance de nombreux éléments. Or, je voudrais éviter d’écrire des phrases du style « tu sais bien… comme tu le sais…tu te souviens que… » pour informer le lecteur de ce que l’interlocuteur sait déjà (dans Art. 353… le juge d’instruction ne sait rien, l’auteur peut se permettre de faire tout dire au narrateur, ces lourdeurs sont absentes).

Plus généralement, le fait qu’un seul personnage raconte tout à un autre ne me plaît pas trop : c’est l’unique point sérieux de critique que j’aurais à émettre concernant les récits de Marías. Soudain, un personnage veut tout déballer. Ce n’est pas idéal (l’auteur y échappe cependant dans Un coeur si blanc en faisant intervenir deux locuteurs à différentes occasions, ils relateront des éléments de B au narrateur qui pourra ainsi reconstituer le puzzle). Je trouve plus subtile et mieux amenée la multiplication des sources du discours telle que pratiquée dans Molécules.

Mais comme mon histoire n’est pas vraiment un meurtre, il n’y aura pas d’enquête ni de procès qui obligeront qui que ce soit à déployer une parole. C’est cela que je dois débloquer, cela que je dois trouver : une situation, ou plus probablement des situations qui amène(nt) la parole, par exemple de la narratrice, à se délier.

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