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Dimanche 13 juin

Avec Haute couture, la réalisatrice Jocelyn Moorhouse réactive le motif de l’héroïne maltraitée par toute une communauté, tel que je l’avais découvert dans Dogville il y a maintenant quelques années. À ceci près qu’à l’extrême économie de moyens visuels et la froideur qui caractérisent le film de Lars von Trier s’opposent ici l’effusion de couleurs et l’agitation des personnages. Ce n’est pas ce qu’a priori j’y ai préféré. Et pourtant, le traitement de l’histoire de cette jeune femme éloignée du village lorsqu’elle était enfant et qui revient s’occuper de sa mère après avoir réussi une carrière dans la haute couture a quelque chose de très plaisant. Il laisse tout le temps miroiter à tort une issue favorable. On se croit d’abord dans un conte pour enfants où les malheurs adviendraient pour n’être que temporaires. Les rapports avec certains villageois s’améliorent un temps, des amitiés et des amours peuvent surgir : allez on y croit, Tilly l’héroïne a de l’énergie, elle est du genre à accomplir des miracles, et tout va bien se passer. Et puis finalement pas du tout. Les bonheurs seront de courte durée et la situation condamnée à devenir plus sinistre encore (Tilly se dit maudite et en effet elle doit l’être). Il faut arriver à la dernière minute du film pour conclure que cette histoire ponctuée de mini-gags, de scènes cocasses et bariolées où apparaissent d’excentriques personnages n’avait rien de drôle ; que personne ne se mariera ni n’aura d’enfants et que d’ailleurs c’est sans doute mieux ainsi. En devenant déceptif de bout en bout, ce film dont la jovialité forcée s’est transformé en une forme plus profonde et plus enthousiasmante que prévu. Le film tient en réalité sur une ligne de crète assez inédite : ici, pas de plaisir sadique (rien à voir avec le massacre perpétré par une Nicole Kidman renouant avec son ascendance mafieuse), pas de masochisme (rien ne permet de s’apitoyer durablement sur le sort des personnages), pas de joie malgré tout comme dans Trois visages, mais pas de mièvrerie non plus. Improbable équilibre.

51 – douceur

Dimanche 23 mai

J’avais déjà vu un film de Jafar Panahi il y a quelques années mais n’avais pas retenu le nom de ce réalisateur iranien. Alors, même s’il joue son propre rôle dans Trois visages et y est souvent nommé, je n’ai donc pas tout de suite fait le rapprochement avec cette saisissante histoire de jeunes filles se déguisant en garçons pour aller voir un match de football dans un grand stade de Téhéran dont l’accès leur est interdit. Mais il y a dans ce nouveau film, éminemment reconnaissable, cette même approche, si singulière et pour tout dire si douce, des problèmes auxquels se heurtent ses personnages, les femmes en premier lieu. Le réalisateur semble en effet avoir totalement épousé leur cause, au point de devoir vivre enfermé et tourner en secret dans son propre pays. Depuis presque quinze ans les conditions de tournage sont difficiles puisque dangereuses ; les femmes d’Iran quant à elles subissent toutes sortes d’oppression. Les héroïnes de Jafar Panahi se battent fièrement, perdent parfois, menacent de se tuer, courent se cacher pour éviter les coups. Elles déploient surtout une grande ingéniosité pour contourner les lois comme le réalisateur lui-même fait ses films, c’est-à-dire avec les moyens du bords, les occasions qui se présentent et les gens qui voudront bien donner un coup de main. Certes, on voit ces femmes se confronter à la haine que leur portent les hommes, mais plus souvent encore elles font face à la passivité molle, un peu minable mais presque attendrissante de la plupart d’entre eux, une inertie dans laquelle elles parviennent alors à s’engouffrer comme dans une brèche du système, un petit trou du filet de but. De tout cela, de cette violence des relations et des inégalités naît, étrangement, une certaine tranquillité. La punition, la fuite et les lamentations adviennent avec la même douceur que pourrait le faire leur exacte opposée. Je crois même que quelque chose s’amuse. On le sent, c’est palpable, on est ici toujours à deux doigts du bonheur. Scène après scène, Jafar Panahi offre le temps d’éclore à l’inextinguible joie de vivre.

Trois visages

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Lundi 5 avril 2021

Marilyn Monroe dans Niagara, d’Henry Hathaway 1953

Hier soir, vu Niagara, d’Henry Hathaway. Le film date de presque 70 ans. En regardant ce film que je n’avais pas revu depuis mon adolescence, j’ai été frappée non seulement par la démarche de bimbo entravée de Marilyn Monroe, actrice dont j’ai toujours admiré la beauté, mais encore par les mimiques qu’elle faisait en parlant. Certains plans ne semblaient conçus que pour la montrer en train de parler aux autres protagonistes, postée le plus souvent de trois quart face caméra afin de mieux mettre en valeur ses formes, tandis qu’elle bougeait ses lèvres de la façon la plus sensuelle possible (le film est un thriller). Voilà la participation de Monroe dans ce film : trois scènes à moitié nue, quelques autres où on la regarde s’éloigner en balançant son derrière et d’autres où elle nous fait une moue suggestive. On sent à chaque nouveau plan comment le réalisateur a fait comprendre très précisément à la star ce qu’il attendait d’elle – mais je crois qu’elle savait tout cela sans même qu’on ait à le lui expliquer. Dans ce film on sent toute la machine hollywoodienne, totalement déshumanisée, acharnée à réduire un corps vivant à l’équivalent d’une poupée gonflable. On sent l’appel de produit qui s’opère à tous bouts de champ.

Évidemment cela je ne le voyais pas à 15 ans. Je voyais la beauté de Marilyn et c’était beaucoup. Ce que je ne voyais pas non plus, et c’est peut-être le plus remarquable, c’est la façon dont l’industrie du cinéma de l’époque est parvenue à mettre en place un dispositif qui falsifie : on fait mine de diffuser au grand public un film bien sous tous rapports, où les méchants paient leurs crimes et la femme adultère est punie de mort violente, un film où la morale est toujours sauve, mais pour qu’à chaque prise de vue il soit donné de mater des fesses, des seins, une bouche. En 1953, le dispositif moral inhérent au cinéma n’a d’autre tache que de montrer ce que la morale réprouve au plus haut point.

En est-il de même aujourd’hui ? Continuons-nous à former des écrins de moralité pour mieux jouir de nos désirs inavouables ? Sommes-nous moins hypocrites ?